October 13, 2020
De parte de EZLN
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Oct132020

CinquiĂšme Partie : Le regard et la distance avant la porte.

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CinquiĂšme Partie : Le regard et la distance avant la porte.

Octobre 2020

Supposons que cela serait possible de choisir, par exemple, le regard. Supposons que vous pourriez vous libĂ©rer, ne serait-ce qu’un instant, de la tyrannie des rĂ©seaux sociaux qui imposent non seulement ce qu’on regarde et de quoi on parle, mais aussi comment regarder et comment parler. Donc, supposons que vous levez le regard. Encore plus haut : de l’immĂ©diat jusqu’au local, au rĂ©gional, au national et au mondial. Vous le voyez ? Effectivement, un chaos, de la confusion, du dĂ©sordre. Donc supposons que vous ĂȘtes un ĂȘtre humain ; bon, que vous nÂŽĂȘtes pas une application digitale qui, rapidement, regarde, classe, hiĂ©rarchise, juge et sanctionne. Donc vous, vous choisissez quoi regarder
 et comment le regarder. Ça pourrait ĂȘtre, c’est un suppositoire, que regarder et juger ne seraient pas la mĂȘme chose. C’est-Ă -dire que vous ne faites pas que choisir, mais que vous pouvez dĂ©cider aussi. Changer la question de « Ă§a, c’est bien ou mal ? Â», Ă  « Ă§a c’est quoi ? Â». Bien sĂ»r, la premiĂšre question nous emmĂšne Ă  un dĂ©bat savoureux (mais y a-t-il encore des dĂ©bats ?). Et de lĂ , au « Ă§a, ce n’est pas bien – ou mal – parce que c’est moi qui le dis Â». Ou, peut-ĂȘtre, il y aurait dĂ©bat sur ce qu’est le bien et le mal, et Ă  partir de lĂ  les arguments et les citations en note de bas de page. Bien sĂ»r, vous avez raison, c’est bien mieux que de recourir Ă  des « likes Â» et des « pouces bleus Â», mais je vous avais proposĂ© de changer de point de dĂ©part : choisir l’objectif de votre regard.

Par exemple : vous dĂ©cidez de regarder les musulmans. Vous pouvez dĂ©cider, par exemple, entre celleux qui ont perpĂ©trĂ© l’attentat de Charlie Hebdo ou entre celleux qui marchent aujourd’hui sur les routes de France pour rĂ©clamer, exiger, imposer leurs droits. Vu que vous ĂȘtes arrivĂ© Ă  ces lignes, il est trĂšs probable que vous optiez pour les « sans papiers Â». Bien sĂ»r, vous vous sentez aussi dans l’obligation de dĂ©clarer que Macron est un imbĂ©cile. Mais, dĂ©tournant le regard de ce rapide coup d’Ɠil vers le sommet, vous vous remettez Ă  regarder les occupations, les campements et les marches des migrants. Vous vous demandez combien ils sont. Cela vous paraĂźt beaucoup, peu, trop ou pas assez. On est passĂ© de l’identitĂ© religieuse Ă  la quantitĂ©. Et donc vous vous demandez ce qu’ils veulent, pour quoi ils se battent ? Et lĂ , vous dĂ©cidez si vous vous servez des mĂ©dias et des rĂ©seaux sociaux pour le savoir
 ou si vous les Ă©coutez. Supposons que vous pouvez leur poser des questions. Vous allez leur demander leur croyance religieuse ou combien sont-ils ? Ou leur demander pourquoi ils ont dĂ©cidĂ© d’abandonner leur terre pour se rendre Ă  des sols et des cieux qui ont une autre langue, une autre culture, d’autres lois, d’autres modes de vie ? Peut-ĂȘtre qu’ils vous rĂ©pondront avec un seul mot : guerre. Ou bien peut-ĂȘtre qu’ils vont vous dĂ©tailler ce que cette parole signifie dans leur rĂ©alitĂ© Ă  eux. Guerre. Vous dĂ©cidez d’enquĂȘter : la guerre, oĂč ça ? Ou encore mieux, pourquoi cette guerre ? Donc lĂ  ils vous inondent d’explications: les croyances religieuses, les guerres territoriales, le pillage des ressources naturelles, ou simplement, au plein sens du terme, une stupiditĂ©. Mais vous ne vous en contentez pas et vous demandez Ă  qui profite la destruction, le dĂ©peuplement, la reconstruction, le re-peuplement. Vous trouvez les donnĂ©es de plusieurs entreprises. Vous faites des recherches sur ces entreprises et dĂ©couvrez qu’elles sont prĂ©sentes dans diffĂ©rents pays, qu’elles ne fabriquent pas seulement des armes, mais aussi des voitures, des fusĂ©es interstellaires, des micro-ondes, des services de messagerie postale, des banques, des rĂ©seaux sociaux, des « contenus mĂ©diatiques Â», des vĂȘtements, des tĂ©lĂ©phones portables, des ordinateurs, des chaussures, des aliments bio ou pas, des entreprises de navigation, de ventes en ligne, des trains, des chefs de gouvernement et des cabinets, des centres de recherche scientifique – ou pas, des chaĂźnes d’hĂŽtels et de restaurants, des « fast food Â», des lignes aĂ©ronautiques, des centrales thermoĂ©lectriques et, Ă©videmment, des fondations d’aide « humanitaire Â». Vous pourriez dire, donc, que la responsabilitĂ© en revient Ă  l’humanitĂ© ou au monde entier.

Mais vous vous demandez si le monde ou l’humanitĂ© ne sont pas responsables du mĂȘme coup aussi de cette marche, de cette occupation, de ce campement de migrants, de cette rĂ©sistance. Et vous en arrivez Ă  la conclusion qu’il est possible, probable, que peut-ĂȘtre que le responsable, c’est un systĂšme tout entier. Un systĂšme qui produit et reproduit la douleur, qui l’inflige Ă  ceux qui la reçoivent.

Maintenant retournez votre regard vers la marche qui parcourt les routes de France. Supposons qu’ils ne sont pas beaucoup, trĂšs peu, que c’est juste une femme qui porte son pitchounet. C’est important, lĂ , sa croyance religieuse, sa langue, ses habits, sa culture, son mode de vie ? C’est important pour vous si c’est juste une femme qui porte son pitchounet dans ses bras ? Maintenant oubliez cette femme un moment, et concentrez votre regard seulement sur le bĂ©bĂ©. C’est important de savoir si c’est un garçon, une fille, ou un genre autre ? La couleur de sa peau ? Peut-ĂȘtre dĂ©couvrirez-vous, maintenant, que ce qui importe c’est sa vie.

Maintenant, allez plus loin, aprĂšs tout vous ĂȘtes dĂ©jĂ  arrivĂ© jusqu’à ces lignes, donc quelques-unes de plus ne vous feront pas de mal. Ok, pas trop de mal.

Supposons que cette femme vous parle et que vous ayez le privilĂšge de comprendre ce qu’elle vous dit. Vous pensez qu’elle, elle va vous exiger de lui demander pardon pour la couleur de peau de votre peau Ă  vous, votre croyance, religieuse ou non, votre nationalitĂ©, vos ancĂȘtres, votre langue, votre genre, votre mode de vie ? Allez-vous vous dĂ©pĂȘcher de lui demander pardon d’ĂȘtre qui vous ĂȘtes ? EspĂ©rez-vous qu’elle vous pardonne et que vous puissiez mettre les compteurs Ă  zĂ©ro et retourner Ă  votre vie quotidienne ? Ou qu’elle ne vous pardonne pas et que vous vous disiez « bon, au moins j’aurais essayĂ© et je regrette sincĂšrement d’ĂȘtre qui je suis Â» ?

Ou vous avez peur qu’elle ne vous parle pas, qu’elle ne fasse que vous regarder en silence, que vous sentiez que son regard vous demande: « Et toi, quoi ? Alors ? Â» ?

Si vous en arrivez Ă  ce raisonnement-sentiment-angoisse-dĂ©sespoir, alors, je suis dĂ©solĂ©, c’est sans remĂšde : vous ĂȘtes un ĂȘtre humain.

-*-

Une fois prouvĂ© ainsi que vous n’ĂȘtes pas un bot, rĂ©pĂ©tez l’exercice sur l’üle de Lesbos ; au Rocher de Gibraltar ; sur le canal de La Manche ; Ă  Naples ; sur le fleuve Suchiate ; sur le Rio Bravo.

Maintenant dĂ©placez votre regard et cherchez la Palestine, le Kurdistan, Euskadi et le Wallmapu. Oui, je sais, ça donne un peu le tournis
 et ce n’est pas tout. Mais dans ces lieux, il y a celleux (nombreu.se.s ou pas, ou trop, ou suffisamment) qui luttent aussi pour la vie. Mais en fait il se trouve qu’ils.elles conçoivent la vie insĂ©parablement liĂ©e Ă  leur terre, leur langue, leur culture, leur mode de vie. À ce que le CongrĂšs National IndigĂšne nous a appris Ă  appeler « territoire Â», et qui n’est pas seulement un lopin de terre. Vous n’avez pas envie que ces personnes vous racontent leur histoire, leur lutte, leurs rĂȘves ? Oui, je sais, ce serait peut-ĂȘtre mieux pour vous de vous en remettre Ă  Wikipedia, mais ça ne vous tente pas de les Ă©couter directement et d’essayer de les comprendre ?

Retournez maintenant Ă  ce truc qu’il y a entre le Rio Bravo et le fleuve Suchiate. Approchez-vous de ce lieu appelĂ© « Morelos Â». Un nouveau zoom de votre regard sur la commune de Temoac. Focalisez maintenant le regard sur la communautĂ© d’Amilcingo. Vous voyez cette maison ? C’est la maison d’un homme qui, de son vivant, portait le nom de Samir Flores Soberanes. LĂ , face Ă  cette porte, il a Ă©tĂ© assassinĂ©. Son crime ? S’opposer Ă  un mĂ©gaprojet qui reprĂ©sente la mort pour la vie des communautĂ©s auxquelles il appartient. Non, je ne me suis pas trompĂ© en Ă©crivant : Samir a Ă©tĂ© assassinĂ© non pas parce qu’il dĂ©fendait sa vie individuelle, mais celle de ses communautĂ©s.

Plus encore : Samir a Ă©tĂ© assassinĂ© parce qu’il dĂ©fendait la vie des gĂ©nĂ©rations qui ne sont mĂȘme pas encore nĂ©es. Parce que, pour Samir, pour ses compañeras et ses compañeros, pour les peuples originaires regroupĂ©s dans le CNI et pour nous, les zapatistes, la vie de la communautĂ© n’a pas lieu que dans le prĂ©sent. Il s’agit, et surtout, de ce qui viendra. La vie de la communautĂ© se construit aujourd’hui, mais pour demain. La vie dans la communautĂ© est quelque chose qui s’hĂ©rite, donc. Vous croyez que le compte est bon si les assassins – intellectuels et matĂ©riels â€“ demandent pardon ? Vous pensez que pour sa famille, son organisation, le CNI, nous, il serait suffisant que les criminels demandent pardon pour que nous nous sentions quittes ? « Excusez-moi, c’est moi qui l’ai montrĂ© du doigt pour que les hommes de main l’exĂ©cutent, j’ai toujours Ă©tĂ© un mouchard/une langue de vipĂšre. Je vais voir si je me corrige, ou pas. Je vous ai dĂ©jĂ  demandĂ© pardon, maintenant abandonnez le piquet de lutte et on va terminer la centrale thermoĂ©lectrique, parce que sinon, on va perdre beaucoup d’argent Â». Vous croyez que c’est ce qu’ils attendent, ce que que nous attendons, que c’est pour cela qu’ils luttent, que nous luttons ? Pour qu’ils demandent pardon ? Qu’ils dĂ©clarent : « Excusez-nous, oui, nous avons assassinĂ© Samir et au passage, avec ce projet, nous assassinons vos communautĂ©s. C’est bon, pardonnez-nous. Et si vous ne nous pardonnez pas, ben on s’en fiche, il faut finir le projet Â» ?

Et il se trouve que ceux qui demanderaient pardon pour la centrale thermoĂ©lectrique sont les mĂȘmes qui sont impliquĂ©s dans le mal nommĂ© « Train Maya Â», les mĂȘmes pour le « couloir transisthmique Â», les mĂȘmes pour les barrages, les mines Ă  ciel ouvert et les centrales Ă©lectriques, les mĂȘmes qui ferment les frontiĂšres pour empĂȘcher la migration provoquĂ©e par les guerres qu’eux mĂȘmes nourrissent, les mĂȘmes qui pourchassent les Mapuches, les mĂȘmes qui massacrent les Kurdes, les mĂȘmes qui dĂ©truisent la Palestine, les mĂȘmes qui tirent sur les Afro-AmĂ©ricains, les mĂȘmes qui exploitent (direct ou indirectement) des travailleurs un peu partout sur la planĂšte, les mĂȘmes qui cultivent et vĂ©nĂšrent la violence de genre, les mĂȘmes qui vouent l’enfance Ă  la prostitution, les mĂȘmes qui vous espionnent pour connaĂźtre vos goĂ»ts et vous vendre ceci ou celĂ  -et si rien n’est Ă  votre goĂ»t, et bien on fera en sorte que cela vous plaise quand mĂȘme-, les mĂȘmes qui dĂ©truisent la nature. Les mĂȘmes qui veulent vous faire croire, Ă  vous, aux autres, Ă  nous que la responsabilitĂ© de ce crime mondial en marche est la faute de nations, de croyances religieuses, de rĂ©sistance au progrĂšs, de conservateurs, de langues, d’histoires, de modes de vie. Que tout se rĂ©sume Ă  un individu
 ou une individue (ne pas oublier la paritĂ© de genre).

Si on pouvait se rendre dans tous ces recoins de cette planĂšte moribonde, que feriez-vous ? Bon, nous ne savons pas. Mais nous, hommes, femmes, autres zapatistes, nous nous y rendrions pour apprendre. Bien sĂ»r, pour danser aussi, mais l’un n’exclue pas l’autre, je crois. Si nous en avions l’opportunitĂ©, nous serions disposĂ©.e.s Ă  tout risquer, tout. Pas seulement notre vie individuelle, mais aussi notre vie collective. Et si cette possibilitĂ© n’existait pas, nous nous battrions pour la crĂ©er. Pour la construire, comme s’il s’agissait d’un navire (bateau, vaisseau ?). Oui, je sais, c’est une folie. C’est impensable. Qui oserait penser que le destin de celleux qui rĂ©sistent Ă  la centrale thermoĂ©lectrique, dans un tout petit recoin du Mexique, pourrait intĂ©resser la Palestine, le Mapuche, le Basque, le migrant, l’Afro-AmĂ©ricain, la jeune environnementaliste suĂ©doise, la guerriĂšre kurde, la femme qui lutte ailleurs dans le monde, le Japon, la Chine, les CorĂ©es, l’OcĂ©anie, la mĂšre Afrique ?

Ne devrions-nous pas, au contraire, aller par exemple Ă  Chablekal, dans le Yucatan, au local de l’Equipe IndignaciĂłn et leur rĂ©clamer « hey, vous avez la peau blanche et vous ĂȘtes croyants, demandez pardon !» Â» ? Je suis presque sĂ»r qu’illes rĂ©pondraient « pas de souci, mais attendez votre tour, parce qu’en ce moment nous sommes occupĂ©.e.s Ă  accompagner celleux qui rĂ©sistent au Train Maya, celleux qui subissent la dĂ©possession, la persĂ©cution, la prison, la mort Â». Et illes rajouteraient :

« De plus, nous devons affronter l’accusation lancĂ©e par le dirigeant suprĂȘme comme quoi nous sommes financĂ©.e.s par les Illuminati dans le cadre d’un complot interplanĂ©taire qui prĂ©tend stopper la 4e Transformation Â». Ce dont je suis sĂ»r, c’est qu’illes utiliseraient le verbe « accompagner Â», et pas « diriger Â», « commander Â», « mener Â».

Ou plutĂŽt devrions-nous envahir les Europes au cri de « rendez-vous visages-pĂąles ! Â», et dĂ©truire le ParthĂ©non, le Louvre et le Prado, et, au lieu de sculptures et de peintures, tout remplir de broderies zapatistes, particuliĂšrement de masques zapatistes – qui, soit dit en passant, sont efficaces et trĂšs mignons -, et au lieu de pĂątes, de fruits de mer et de paellas, imposer la consommation d’épis de maĂŻs, de cacatĂ© [ndt : boisson Ă  base de cacao], et de hierba mora [ndt : lĂ©gume local ressemblant aux Ă©pinards] ; au lieu de sodas, de vins et de biĂšres, du pozol [ndt : boisson maya Ă  base de maĂŻs] obligatoire ; et si quelqu’un sort dans la rue sans passe-montagne : amende ou prison (en option, parce qu’il faut quand mĂȘme pas exagĂ©rer), et exclamer : « Alors, pour les rockeurs, marimba obligatoire ! Et Ă  partir de maintenant, des cumbias exclusivement, pas de reggaeton (ça vous tente, hein ?) ! Tiens, toi, Pancho Varona et Sabina, les autres, vous faites les chƓurs, commencez avec «Cartas Marcadas», et en boucle, mĂȘme si on rallonge jusqu’à dix, onze heures, minuit, une, deux ou trois heures [ndt : fait rĂ©fĂ©rence au refrain d’une chanson de Joaquin Sabina], et basta, car demain il faut se lever tĂŽt ! Hey, l’autre toi, ex-roi en cavale, laisse en paix ces Ă©lĂ©phants et mets-toi au travail en cuisine ! Soupe de courge pour toute la cour !» (je sais, ma cruautĂ© est exquise) ?

Alors, dites-moi : croyez-vous que le cauchemar de ceux d’en-haut consiste en l’obligation de demander pardon ? Ne serait-ce pas plutĂŽt que leur sommeil est peuplĂ© de choses horribles telles que leur disparition, le fait qu’ils n’aient plus d’importance, qu’on ne les prenne pas en compte, qu’ils ne soient rien, que leur monde se dĂ©compose sans Ă  peine faire de bruit, sans que personne ne se souvienne d’eux, sans qu’on leur Ă©rige des statues, des musĂ©es, des cantiques, des jours de fĂȘte ? Ne serait-ce pas plutĂŽt qu’ils paniquent face Ă  la possible rĂ©alitĂ© ?

-*-

Ce fut l’une des rares fois oĂč le feu SupMarcos n’avait pas recouru Ă  une mĂ©taphore cinĂ©phile pour expliquer quelque chose. Parce que, vous n’ĂȘtes pas censĂ© le savoir, ni moi vous le raconter, mais le dĂ©funt pouvait relier chacune des Ă©tapes de sa courte vie Ă  un film particulier. Ou accompagner une explication sur la situation nationale ou internationale d’un « comme dans tel film Â». Bien sĂ»r, il devait plus d’une fois rĂ©agencer le scĂ©nario pour le faire correspondre Ă  sa narration. Comme la plupart d’entre nous n’avait pas vu le film en question, et que nous n’avions pas accĂšs Ă  internet pour consulter wikipĂ©dia sur nos portables, et bien nous le croyions. Mais ne nous dĂ©vions pas du sujet. Attendez, je crois qu’il l’avait Ă©crit sur l’un de ces papiers qui saturent sa malle Ă  souvenirs
 Le voilĂ  ! Donc voici :

« Pour comprendre notre engagement et la taille de notre audace, imaginez que la mort est une porte Ă  franchir. Il y aura une grande quantitĂ© et variĂ©tĂ© de spĂ©culations concernant ce qu’il y a derriĂšre la porte: le ciel, l’enfer, les limbes, le nĂ©ant. Et sur ces options, des dizaines de descriptions. La vie, alors, pourrait ĂȘtre conçue comme le chemin vers cette porte. La porte, la mort donc, serait alors un point d’arrivĂ©e
 ou une interruption, l’entaille impertinente de l’absence blessant l’air de la vie.

On arriverait Ă  cette porte, alors, par la violence de la torture et le meurtre, l’infortune d’un accident, le douloureux entrebĂąillement de la porte lors d’une maladie, lors de fatigue ou de dĂ©sir. En effet, bien que la plupart des fois on arrivait Ă  cette porte sans le vouloir ni le prĂ©tendre, il serait aussi possible que ce soit choisi.

Pour les peuples originaires, aujourd’hui zapatistes, la mort Ă©tait une porte qui surgissait presque au tout dĂ©but de la vie. L’enfance tombait sur elle avant les 5 ans, et la traversait entre fiĂšvres et diarrhĂ©es. Ce que nous avons fait le premier janvier 1994, c’est tenter d’éloigner cette porte. Bien sĂ»r, il a fallu ĂȘtre disposĂ©s Ă  la traverser pour y arriver, bien que nous ne le souhaitions pas. Depuis, tout notre effort a consistĂ©, et consiste, Ă  Ă©loigner la porte le plus possible. «Rallonger l’espĂ©rance de vie», diraient les spĂ©cialistes. Mais d’une vie digne, ajouterions-nous. L’éloigner jusqu’à arriver Ă  la mettre de cĂŽtĂ©, mais beaucoup plus loin sur le chemin. C’est pour cela qu’au dĂ©but de notre soulĂšvement, nous avions dit que «pour vivre, nous mourons». Car si nous n’hĂ©ritons pas de vie, c’est Ă  dire de chemin, Ă  quoi bon vivons-nous ? Â»

-*-

HĂ©riter la vie.

C’est ce qui prĂ©cisĂ©ment inquiĂ©tait Samir Flores Soberanes. Et c’est ce qui peut rĂ©sumer la lutte du Front de Peuples en DĂ©fense de l’Eau et de la Terre de Morelos, Puebla et Tlaxcala, dans sa rĂ©sistance et sa rĂ©bellion contre la centrale thermoĂ©lĂ©ctrique et le soi-disant « Projet IntĂ©gral Morelos Â». A leurs demandes de stopper et faire disparaĂźtre un projet mortifĂšre, le mauvais gouvernement rĂ©pond en argumentant que beaucoup d’argent serait perdu.

LĂ -bas, dans l’État de Morelos, se rĂ©sume la confrontation en cours dans le monde entier : argent versus vie. Et dans cette confrontation, dans cette guerre, aucune personne honnĂȘte ne devrait rester neutre: soit avec l’argent, soit avec la vie.

On pourrait donc conclure que la lutte pour la vie n’est pas une obsession chez les peuples originaires. C’est plutît
 une vocation.. et collective.

Bon. SantĂ© et n’oublions pas que pardon et justice ne sont pas la mĂȘme chose.

Depuis les montagnes des Alpes, en doutant de quoi envahir en premier : l’Allemagne, l’Autriche, la Suisse, l’Italie, la SlovĂ©nie, Monaco, le Liechtenstein? Noh, je blague
 ou pas?

Le SupGaleano s’entrainant sur son « vomi Â» le plus Ă©lĂ©gant.

Mexique, octobre 2020.

Du carnet de notes du Chat-Chien : Une montagne en haute mer. Partie I : Le radeau.

«Et dans les mers de tous les mondes qu’il y a dans le monde, on a vu des montagnes qui bougeaient sur l’eau et, sur elles, le visage cachĂ©, des femmes, des hommes et des genres autres».
«Chroniques du lendemain». Don Durito de la Lacandona. 1990.

AprĂšs une troisiĂšme tentative loupĂ©e, Maxo resta dubitatif puis, aprĂšs quelques secondes, il s’exclama : « On a besoin de corde Â». « Je te l’avais dit Â», assura Gabino. Les restes du radeau flottaient Ă©parses, s’entrechoquant les uns aux autres au rythme du courant du fleuve qui, faisant honneur Ă  son nom de « Colorado Â», peignait ses eaux de la terre rouge qu’il arrachait des rives.

Ils appelĂšrent alors un escadron de miliciens de cavalerie qui arriva au son de la Cumbia sobre el rĂ­o suena, du maestro Celso Piña. Ils mirent les cordes bout Ă  bout pour faire deux longues sections. Ils envoyĂšrent une Ă©quipe de l’autre cĂŽtĂ© du fleuve. Une fois les cordes attachĂ©es au radeau, les deux groupes pourraient contrĂŽler le trajet du navire sans qu’il ne finisse en miettes, la poignĂ©e de troncs trainĂ©e par un fleuve qui n’était mĂȘme pas au courant de la tentative de navigation.

L’absurditĂ© de la situation en cours avait surgi suite Ă  la dĂ©cision de l’invasion
 pardon, la visite aux cinq continents. Et puis tant pis, c’est comme ça. Car, au moment du vote et quand au final le SupGaleano leur a dit : « Vous ĂȘtes fous, nous n’avons pas de bateau Â», Maxo avait rĂ©pondu : « On en construit un Â». Et vite, ils avaient commencĂ© Ă  faire des propositions.

Comme tout ce qui est absurde en terres zapatistes, la construction du « bateau Â» ameuta la bande de Defensa Zapatista.

« Les compañeras vont mourir misĂ©rablement Â», jugea Esperanza avec son lĂ©gendaire optimisme (la petite fille avait trouvĂ© ce mot dans un livre et elle avait compris qu’on l’utilisait pour faire rĂ©fĂ©rence Ă  quelque chose d’horrible et irrĂ©mĂ©diable, et elle l’utilise Ă  tout bout de champ : « Mes mamans m’ont peignĂ© misĂ©rablement Â», « La maĂźtresse m’a fait une rature misĂ©rable Â», etcĂ©tera), quand, Ă  la quatriĂšme tentative, le radeau s’effilocha presque immĂ©diatement.

« Et les compañeros Â», se sentit obligĂ© d’ajouter Pedrito, doutant de si la solidaritĂ© de genre Ă©tait nĂ©cessaire dans ce destin
misĂ©rable.

« Tu parles Â», rĂ©pliqua Defensa. « Des compañeros de toutes façons ça se remplace, mais des compañeras
 oĂč est-ce qu’on va en trouver ? Des compañeras, de vraies compañeras, pas n’importe lesquelles Â».

La bande de Defensa Ă©tait placĂ©e stratĂ©giquement. Non pas pour contempler les avatars des comitĂ©s de construction du bateau. Defensa et Esperanza tenaient par les mains Calamidad qui avait dĂ©jĂ  tentĂ© par deux fois de se jeter dans la riviĂšre pour sauver le radeau, mais les deux fois elle avait Ă©tĂ© taclĂ©e par Pedrito, Pablito et Amado le bienaimĂ©. Le cheval fĂȘlĂ© et le chat-chien furent renversĂ©s dĂšs le dĂ©part. Ils s’inquiĂ©taient pour rien. Quand le SupGaleano vit la horde arriver, il assigna trois pelotons de miliciennes sur le bord du fleuve. Avec son habituelle diplomatie et le sourire aux lĂšvres, le Sup leur dit : « Si cette petite fille va dans l’eau, toutes mourront Â».

AprĂšs le succĂšs de la sixiĂšme tentative, les comitĂ©s essayaient de charger le radeau de ce qu’ils avaient appelĂ© « des choses essentielles Â» pour le voyage (un espĂšce de kit de survie zapatiste) : un sac de tostadas, du sucre de canne, un petit sac de cafĂ©, quelques boules de pozol, un monceau de bois, un bout de bĂąche pour si jamais il pleut. Ils restĂšrent lĂ , contemplatifs, et se rendirent compte qu’il manquait quelque chose. Évidemment, ils ne mirent pas longtemps Ă  apporter la marimba.

Maxo alla vers le Monarque et le SupGaleano qui rĂ©visaient quelques dessins dont je vous parlerai Ă  une autre occasion et dit : « Eh, Sup, il faut que tu leur envoies un lettre Ă  ceux de l’autre cĂŽtĂ© : qu’ils cherchent des cordes et qu’ils les mettent bout Ă  bout pour qu’elles soient bien longues, et qu’ils les lancent par ici et comme ça on pourra bouger le «bateau» depuis les deux cĂŽtĂ©s. Mais il faut qu’ils s’organisent, parce que si chacun lance une corde de son cĂŽtĂ©, et bien elles n’arriveront pas. Ils faut qu’ils les mettent bout-Ă -bout quoi, et bien organisĂ©s Â».

Maxo n’attendit pas que le SupGaleano soit sorti de son dĂ©sarroi et qu’il tente de lui expliquer qu’il y avait une grande diffĂ©rence entre un radeau fait de troncs attachĂ©s par une liane, et un bateau pour traverser l’Atlantique.

Maxo s’en alla superviser l’essai du radeau chargĂ© de tous les bagages. Ils discutĂšrent de qui allait monter pour l’essayer avec des gens Ă  bord, mais le fleuve faisait un bruit de fouet effrayant, alors ils dĂ©cidĂšrent de faire un mannequin et de l’arrimer au milieu du bateau. Maxo Ă©tait l’équivalent d’un ingĂ©nieur naval car il y a des annĂ©es, lorsqu’une dĂ©lĂ©gation zapatiste Ă©tait allĂ©e soutenir le campement des CucapĂĄs [ndt : action entreprise en 2007 par les zapatistes afin de soutenir le campement de rĂ©sistance des pĂȘcheurs cucapas au large de la Basse-Californie], il s’était lancĂ© sur la mer de CortĂ©s. Maxo n’expliqua pas qu’il avait failli se noyer parce que son passe-montagne lui collait au nez et Ă  la bouche et qu’il n’arrivait pas Ă  respirer. Tel un vieux loup de mer, il expliqua : « C’est comme une riviĂšre, mais sans courant, et plus large, bien plus grand, un peu comme la lagune de Miramar Â».

Le SupGaleano essayait de dĂ©chiffrer comment on dit « corde Â» en allemand, italien, français, anglais, grec, basque, turc, catalan, finnois etc., quand la Major Irma s’approcha et lui dit : « Dis-leur qu’elles ne sont pas seules Â». « Ni seuls Â», ajouta le lieutenant-colonel Rolando. « Ni seulEs Â», aventura la MarijosĂ©, qui arrivait pour demander aux musiciens de faire une version du Lac des Cygnes, mais en cumbia. « Comme ça, joyeux quoi, qu’ils dansent, que leur cƓur ne soit pas triste. Â»  Les musiciens demandĂšrent ce qu’était un « cygne Â».  « C’est comme des canards mais en plus mignon, comme s’ils avaient tendu le cou et qu’ils Ă©taient restĂ©s comme ça. C’est comme des girafes mais qui marchent comme des canards Â».  « Est-ce ça se mange ? Â» demandĂšrent les musiciens, qui savaient que c’était l’heure du pozol et Ă©taient venus seulement pour amener la marimba. « Qu’est-ce que vous croyez ! Les cygnes ça se danse Â». Les musiciens se dirent qu’une version de « pollito con papas Â» [ndt : « poulet/frites Â», cumbia populaire] pourrait faire l’affaire.  « On va y rĂ©flĂ©chir Â», dirent-ils, et ils partirent boire du pozol.

Pendant ce temps-lĂ , Defensa Zapatista et Esperanza avaient convaincu Calamidad que, comme le SupGaleano Ă©tait occupĂ©, sa cabane Ă©tait vide et qu’il avait trĂšs probablement cachĂ© un paquet de madeleines dans la boĂźte Ă  tabac. Calamidad hĂ©sitait, alors elles avaient dĂ» lui dire que lĂ -bas elles pourraient faire du pop-corn. Elles partirent. Le Sup les vit s’éloigner, mais il ne s’inquiĂ©ta pas, il leur Ă©tait impossible de trouver la cachette des madeleines, cachĂ©e sous des sacs de tabac moisi, et, se tournant vers le Monarque et lui montrant quelques schĂ©mas, il demanda : « Tu es sĂ»r qu’il ne coulera pas ? Parce qu’on dirait que ça va ĂȘtre lourd Â».  Le Monarque resta pensif et rĂ©pondit : « Possible Â». Et puis, plus sĂ©rieusement : « Eh bien qu’ils emportent des vessies, comme ça ils flotteront Â» (note : vessies = ballons).

Le Sup soupira et dit : « Plus que d’un bateau, c’est d’un peu de bon sens dont nous avons besoin Â». « Et de plus de corde Â», ajouta le SubMoy qui arrivait juste au moment oĂč le radeau, plein Ă  ras bord, Ă©tait en train de couler.

Alors que sur le bord, le groupe de ComitĂ©s contemplait les restes du naufrage et la marimba qui flottait Ă  l’envers, quelqu’un dit : « Heureusement que nous n’avons pas mis dessus la sono, ça coĂ»te plus cher. Â»

Tout le monde applaudit lorsque la poupĂ©e de chiffon remonta Ă  la surface. Quelqu’un, avec clairvoyance, lui avait mis deux vessies gonflĂ©es sous les bras.

J’en tĂ©moigne.

Miau-Wouf.

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Fuente: Enlacezapatista.ezln.org.mx