July 7, 2021
De parte de EZLN
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Jul062021

La TraversĂ©e pour la Vie : Qu’allons-nous faire ?

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La TraversĂ©e pour la Vie : Qu’allons-nous faire ?

Juin 2021

 Une prĂ©cision : souvent, quand nous utilisons «los zapatistas», ce n’est pas aux hommes que nous faisons rĂ©fĂ©rence mais aux peuples zapatistes. Et quand nous utilisons «las zapatistas», ce ne sont pas les femmes que nous dĂ©crivons mais les communautĂ©s zapatistes. Vous trouverez donc ce «saut» d’un genre Ă  l’autre dans notre expression. Quand nous faisons rĂ©fĂ©rence au genre, nous ajoutons toujours «otroa » pour montrer l’existence et la lutte des personnes qui ne sont ni hommes ni femmes (et que notre ignorance en la matiĂšre nous empĂȘche de prĂ©ciser – mais nous apprendrons Ă  nommer toutes les diffĂ©rences-)

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Ceci Ă©tant dit, la premiĂšre chose que vous devez savoir ou comprendre c’est que nous, les zapatistes, quand nous allons faire quelque chose, nous nous prĂ©parons tout d’abord au pire. On imagine d’abord que ça finira par un Ă©chec, et en sens inverse, on se prĂ©pare Ă  y faire face ou, dans le meilleur des cas, Ă  l’éviter.

 Par exemple, nous imaginons que nous allons ĂȘtre attaquĂ©s, les massacres de rigueur, le gĂ©nocide dĂ©guisĂ© en civilisation moderne, l’extermination totale. Et nous nous prĂ©parons Ă  toutes ces possibilitĂ©s. Bon, pour le premier janvier 1994, nous n’imaginions pas la dĂ©faite, nous l’assumions comme une certitude.

  Bref, peut-ĂȘtre que cela vous aidera Ă  comprendre le pourquoi de notre effarement initial, de nos hĂ©sitations et d’une improvisation dĂ©concertante lorsque, aprĂšs beaucoup de temps, de travail et de prĂ©paration au dĂ©sastre, il nous est apparu que
. nous Ă©tions vivants.

  C’est Ă  partir de ce scepticisme que nos initiatives se dĂ©veloppent. Certains petits, d’autres plus grands, tous dĂ©lirants, nos appels sont toujours dirigĂ©s vers «l’autre», ce qui est au-delĂ  de notre horizon quotidien, mais que nous reconnaissons comme nĂ©cessaire Ă  la lutte pour la vie, c’est-Ă -dire Ă  la lutte pour l’humanitĂ©.

  Par exemple, pour cette initiative, ce pari, ce dĂ©lire ou cette folie, dans sa version maritime, nous nous sommes prĂ©parĂ©s Ă  ce que le Kraken, une tempĂȘte ou une baleine blanche Ă©garĂ©e, fassent naufrager l’embarcation, c’est pourquoi nous avons fabriquĂ© des canoĂ«s – et ils ont voyagĂ© avec l’Escadron 421 sur la Montagne jusqu’à l’arrivĂ©e Ă  Vigo, Galice, État espagnol, Europe.

  Nous nous sommes aussi prĂ©parĂ©s Ă  ne pas ĂȘtre les bienvenus, c’est pourquoi nous avons recherchĂ© auparavant le consensus sur l’invasion, c’est-Ă -dire, la visite
 Bon, du fait d’ĂȘtre les «bienvenus», nous n’en sommes pas encore vraiment sĂ»rs. Pour plus d’un, d’une, d’unx, notre prĂ©sence est pour le moins perturbante, voire franchement intrusive. Et nous le comprenons, aprĂšs plus d’un an de confinement, cela pourrait sembler inopportun Ă  plus d’un qu’un groupe d’indigĂšnes d’origine maya, de simples producteurs et consommateurs de marchandises (Ă  but Ă©lectoral ou pas) prĂ©tende discuter en personne. En personne! (vous vous souvenez que cela faisait auparavant partie de votre quotidien?). Et en plus que sa mission principale soit de vous Ă©couter, de vous bombarder de questions, de partager des cauchemars et, Ă©videmment, des rĂȘves.

  Nous nous sommes prĂ©parĂ©s Ă  ce que les mauvais gouvernements, d’un cĂŽtĂ© comme de l’autre, empĂȘchent ou rendent difficiles notre dĂ©part et notre arrivĂ©e, c’est pourquoi certain.es zapatistes, nous Ă©tions dĂ©jĂ  en Europe
. Oups, je n’aurais pas dĂ» Ă©crire ça, effacez-le. Nous savons maintenant que le gouvernement mexicain ne nous mettra pas d’obstacle. Il reste Ă  voir ce que vont dire et faire les autres gouvernements europĂ©ens – Ă©tant donnĂ© que le Portugal et l’État espagnol ne se sont pas opposĂ©s.

  Nous nous sommes prĂ©parĂ©s Ă  ce que la mission Ă©choue, c’est-Ă -dire qu’elle se transforme en un Ă©vĂšnement mĂ©diatique, et de ce fait, fugace et sans intĂ©rĂȘt. C’est pourquoi nous avons, avant tout, acceptĂ© les invitations de  qui veut Ă©couter, parler, c’est-Ă -dire discuter. Car notre principal objectif, ce ne sont pas les rassemblements de masse – mĂȘme si nous ne les excluons pas – mais l’échange d’histoires, de connaissances, de sentiments, de points de vue, de dĂ©fis, d’échecs et de succĂšs. 

  Nous nous prĂ©parerons Ă  une panne d’avion, c’est pourquoi nous avons fabriquĂ© des parachutes brodĂ©s de nombreuses couleurs pour que, au lieu d’un «Jour J» en Normandie (oh, oh, cela veut dire que le dĂ©barquement aĂ©rien se ferait en France ? 
 hein? 
 Ă  Paris ?!), ce soit un «Jour Z» pour l’Europe d’en-bas, et il semblera alors que du ciel, il pleuve des fleurs comme si Ixchel, la dĂ©esse mĂšre, la dĂ©esse arc-en-ciel, nous accompagnait, et qu’avec sa main et son envol, elle ouvrait un deuxiĂšme front pour l’invasion. Et c’est le plus probable car maintenant, grĂące Ă  la Galice d’en-bas, l’Escadron 421 a rĂ©ussi Ă  Ă©tablir un avant-poste sur la plage, sur les terres de BreogĂĄn.

  En somme, nous nous prĂ©parons toujours Ă  l’échec 
 et Ă  la mort. C’est pourquoi la vie, pour le zapatisme, est une surprise qu’il faut cĂ©lĂ©brer tous les jours, Ă  toute heure. Et comment mieux le faire qu’avec des danses, de la musique, des arts.

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  Pendant toutes ces annĂ©es, nous avons appris beaucoup de choses. La plus importante est peut-ĂȘtre de rĂ©aliser Ă  quel point nous sommes petits. Et je ne me rĂ©fĂšre ni Ă  la taille ni au poids, mais Ă  la dimension de notre engagement. Les contacts avec des personnes, des groupes, des collectifs, des mouvements et des organisations de diffĂ©rentes parties de la planĂšte, nous ont montrĂ© un monde diversifiĂ©, multiple et complexe. Cela a renforcĂ© notre conviction que toute proposition d’hĂ©gĂ©monie et d’homogĂ©nĂ©itĂ© non seulement est impossible, mais qu’elle est, surtout, criminelle.

 Parce que les tentatives, -souvent occultĂ©es derriĂšre des nationalismes en carton-pĂąte dans les vitrines du centre commercial de la politique Ă©lectorale-, d’imposer des maniĂšres d’ĂȘtre et des regards, sont criminelles parce qu’elles visent Ă  l’extinction des diffĂ©rences en tout genre.

  L’autre c’est l’ennemi : la diffĂ©rence de genre, de race, d’identitĂ© sexuelle ou asexuelle, de langue, de couleur de peau, de culture, de credo ou sans credo, de conception du monde, de physique, de stĂ©rĂ©otype de beautĂ©, d’histoire. Si l’on prend en considĂ©ration tous les mondes qui sont dans le monde, il y a pratiquement autant d’ennemis, actuels ou potentiels, que d’ĂȘtres humains.

  Et nous pourrions dire que presque toute affirmation identitaire est une dĂ©claration de guerre Ă  la diffĂ©rence. J’ai dit «presque», et les zapatistes que nous sommes, nous tenons fort Ă  ce «presque».

-*-

  Suivant nos façons de faire, nos calendriers et dans notre gĂ©ographie, nous sommes arrivĂ©s Ă  la conclusion qu’il est toujours possible que le cauchemar empire. La pandĂ©mie du dit «Coronavirus» n’est pas l’apocalypse. Ce n’est que son prĂ©lude. Si les mĂ©dias et les rĂ©seaux sociaux voulaient nous rassurer, avant, en nous «informant» de la disparition d’un glacier, d’un tremblement de terre, d’un tsunami, d’une guerre dans une partie reculĂ©e de la planĂšte, de l’assassinat d’un autre indigĂšne par des paramilitaires, d’une nouvelle agression contre la Palestine ou contre le peuple mapuche, de la brutalitĂ© gouvernementale en Colombie et au Nicaragua, d’images de camps de migrants qui sont d’ailleurs, d’un autre continent, d’un autre monde, et ainsi nous convaincre que cela «se passe ailleurs» ; en seulement quelques semaines, la pandĂ©mie a dĂ©montrĂ© que le monde peut se rĂ©sumer Ă  une petite paroisse Ă©goĂŻste, idiote et vulnĂ©rable. Les diffĂ©rents gouvernements nationaux sont les gangs qui prĂ©tendent contrĂŽler, au moyen d’une violence «lĂ©gale», une rue ou un quartier, mais le «parrain» qui contrĂŽle tout, c’est le capital.

  Bref, de pires choses sont Ă  venir. Mais ça vous le saviez dĂ©jĂ , non ? Et si non, il est grand temps que vous vous en rendiez compte. Parce que, en plus d’essayer de vous convaincre que les peines et les malheurs ne concerneront toujours que les autres (jusqu’à que cela ne soit plus le cas, et qu’ils s’assoient avec vous Ă  table, troublent votre sommeil et Ă©puisent vos larmes), on vous dit que la meilleure maniĂšre d’affronter ces menaces, c’est individuellement.

  Qu’on Ă©vite le mal en s’en Ă©loignant, en se construisant un monde hermĂ©tique, et en le rendant toujours plus Ă©troit jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de place que pour le «moi je, mon, me, avec moi». Et pour cela, on vous offre des «ennemis» sur mesure, qui ont toujours une un point faible et qu’il est possible de vaincre en achetant, Ă©coutez moi bien, cet article qui, voyez, quelle coĂŻncidence, est une occasion unique, nous avons une promotion et vous pourrez l»acquĂ©rir et le recevoir Ă  la porte de votre bunker, ce n’est qu’une question d’heures, de jours 
 ou de semaines, parce que la machine a dĂ©couvert, oh surprise, que le gain dĂ©pend aussi de la circulation des marchandises, et que, si ce processus s’arrĂȘte ou s’ankylose, la bĂȘte souffre 
 c’est pourquoi leur distribution et leur livraison constitue aussi un commerce.

  Mais, en tant que zapatistes que nous sommes, nous avons Ă©tudiĂ© et analysĂ©. Et nous voulons confronter les conclusions auxquelles nous sommes arrivĂ©s, avec des scientifiques, des artistes, des philosophes et des analystes critiques du monde entier.

  Mais pas seulement, aussi et surtout avec les personnes qui, dans le quotidien de leurs luttes, ont souffert et se sont rendues compte des malheurs Ă  venir. Parce qu’en ce qui concerne les questions sociales, nous tenons en haute estime l’analyse et l’évaluation de celles et ceux qui risquent leur peau dans le combat contre la machine, et nous sommes sceptiques face Ă  celles des personnes qui, avec leur regard extĂ©rieur, opinent, Ă©valuent, conseillent, jugent et condamnent ou absolvent.

  Mais, attention, nous considĂ©rons que ce regard critique «outsider» est nĂ©cessaire et vital, parce qu’il permet de voir des choses qu’on n’observe  pas dans le tumulte de la lutte et, attention, il apporte des connaissances sur la gĂ©nĂ©alogie de la bĂȘte, ses transformations et son fonctionnement.

  En bref, nous voulons parler et, surtout, Ă©couter les personnes qui y seront disposĂ©es. Et nous n’accordons pas d’importance Ă  leur couleur, Ă  leur taille, Ă  leur race, Ă  leur sexe, Ă  leur religion, Ă  leur militance politique ou leur faux pas idĂ©ologique, Ă  partir du moment oĂč elles coĂŻncident quant au portrait-robot de la machine assassine.

  Parce que si, quand nous parlons du criminel, quelqu’un l’identifie avec le destin fatidique, le mauvais sort, «l’ordre naturel des choses», la colĂšre divine, le laisser-aller et la dĂ©sinvolture, alors lĂ  nous n’avons plus aucun intĂ©rĂȘt Ă  Ă©couter ni Ă  parler. Pour connaĂźtre ces explications, il suffit de regarder des feuilletons tĂ©lĂ©visĂ©s et d’aller sur les rĂ©seaux sociaux Ă  la recherche de confirmation.

  Autrement dit, nous croyons avoir Ă©tabli qui est le criminel, son modus operandi et le crime en soi. Ces 3 caractĂ©ristiques se synthĂ©tisent en un systĂšme, c’est Ă  dire en une maniĂšre d’ĂȘtre en relation avec l’humanitĂ© et avec la nature : le capitalisme.

  Nous savons que c’est un crime en cours et que son aboutissement sera dĂ©sastreux pour le monde entier. Mais ce n’est pas cette conclusion qu’il nous intĂ©resse de corroborer, non.

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  Parce qu’il s’avĂšre que, Ă©galement en Ă©tudiant et en analysant, nous avons dĂ©couvert quelque chose qui peut ĂȘtre important ou pas. Cela dĂ©pend.

  Partant du principe que cette planĂšte sera anĂ©antie, du moins telle que nous la percevons jusqu’à prĂ©sent, nous avons Ă©tudiĂ© toutes les options possibles.

  C’est Ă  dire, le bateau coule et lĂ -haut ils disent qu’il ne se passe rien, que c’est passager. Oui, comme lorsque le pĂ©trolier Prestige a fait naufrage au large des cĂŽtes europĂ©ennes (2002) – la Galice en a Ă©tĂ© le premier tĂ©moin et la premiĂšre victime – et que les autoritĂ©s commerciales et gouvernementales ont dĂ©clarĂ© que seules quelques giclĂ©es de carburant s’étaient rĂ©pandues. La catastrophe n’a Ă©tĂ© payĂ©e ni par le Chef aux commandes, ni par ses sous-chefs et contremaĂźtres. Elle a Ă©tĂ© payĂ©e, et continue de l’ĂȘtre, par les populations qui vivent de la pĂȘche le long de ces cĂŽtes. Elles et leurs descendants.

Et par «Bateau», nous entendons la planĂšte homogĂ©nĂ©isĂ©e et hĂ©gĂ©monisĂ©e par un systĂšme : le capitalisme. Bien sĂ»r, ils pourront dire que «ce n’est pas notre bateau», mais le naufrage actuel n’est pas seulement celui d’un systĂšme, c’est celui du monde entier, complet, total, jusqu’au coin le plus reculĂ© et le plus isolĂ©, et pas seulement celui de ses centres de pouvoir.

  Nous comprenons que certains pensent qu’il est encore possible de rĂ©parer, rafistoler, repeindre un peu ici et lĂ , pour rĂ©nover le bateau et qu’ils agissent en consĂ©quence. Le maintenir Ă  flot quoi qu’il arrive, mĂȘme en vendant le fantasme que des mĂ©ga-projets sont possibles qui non seulement n’anĂ©antissent pas des villages entiers, mais aussi n’affectent pas la nature.

 Qu’il y ait des gens qui pensent qu’il suffit d’ĂȘtre trĂšs dĂ©terminĂ© et de se mettre une bonne couche de maquillage (au moins jusqu’à la fin des processus Ă©lectoraux). Et qui croient que la meilleure rĂ©ponse aux exigences du «Jamais plus» – rĂ©pĂ©tĂ©es dans tous les coins de la planĂšte – sont les promesses et l’argent, les programmes politiques et l’argent, les bonnes intentions et l’argent, les drapeaux et l’argent, les fanatismes et l’argent. Qui croient dur comme fer que les problĂšmes du monde se rĂ©sument au manque d’argent.

  Et l’argent a besoin de routes, de grands projets civilisateurs, d’hĂŽtels, de centres commerciaux, d’usines, de banques, de main-d’Ɠuvre, de consommateurs,
 de police et d’armĂ©es.

  Ce que l’on appelle les «communautĂ©s rurales» sont classĂ©es comme «sous-dĂ©veloppĂ©es» ou «arriĂ©rĂ©es» parce que la circulation de l’argent, c’est-Ă -dire des marchandises, est inexistante ou trĂšs rĂ©duite. Peu importe que, par exemple, leur taux de fĂ©minicide et de violence de genre soit infĂ©rieur Ă  celui des zones urbaines. Les succĂšs gouvernementaux se mesurent au nombre de zones dĂ©truites et repeuplĂ©es par des producteurs et des consommateurs de marchandises, grĂące Ă  la reconstruction de ce territoire. LĂ  oĂč il y avait un champ de maĂŻs, une source, une forĂȘt, il y a maintenant des hĂŽtels, des centres commerciaux, des usines, des centrales thermoĂ©lectriques, 
 la violence de genre, la persĂ©cution de la diffĂ©rence, le trafic de drogue, des infanticides, le trafic d’ĂȘtres humains, l’exploitation, le racisme, la discrimination.  En bref : la c-i-v-i-l-i-s-a-t-i-o-n.

   Leur idĂ©e est que la population paysanne devienne l’employĂ©e de cette «urbanisation». Ils continueront Ă  vivre, Ă  travailler et Ă  consommer dans leur localitĂ©, mais le propriĂ©taire de tout leur environnement est un conglomĂ©rat industriel-commercial-financier-militaire dont le siĂšge est dans le cyberespace et pour qui ce territoire conquis n’est qu’un point sur la carte, un pourcentage des bĂ©nĂ©fices, une marchandise.  Et le vĂ©ritable rĂ©sultat sera que la population autochtone devra migrer, car le capital arrivera avec ses propres employĂ©s «qualifiĂ©s».  La population d’origine devra arroser les jardins et nettoyer les parkings, les magasins et les piscines lĂ  oĂč il y avait autrefois des champs de cultures, des forĂȘts, des cĂŽtes, des lagunes, des riviĂšres et des sources.

   Ce que l’on cache, c’est que derriĂšre les expansions («guerres de conquĂȘtes») des États, -qu’elles soient internes («en intĂ©grant plus de population Ă  la modernité») ou externes sous diffĂ©rents prĂ©textes (comme celui du gouvernement d’IsraĂ«l dans sa guerre contre la Palestine)- il y a une logique commune : la conquĂȘte d’un territoire par la marchandise, c’est-Ă -dire l’argent, c’est-Ă -dire le capital.

  Mais nous comprenons que ces gens-lĂ , pour devenir les caissiers qui gĂšrent les paiements et les encaissements qui donnent vie Ă  la machine, forment des partis politiques Ă©lectoraux, des fronts – larges ou Ă©troits – pour se disputer l’accĂšs au gouvernement, des alliances et des ruptures «stratĂ©giques», et toutes les nuances dans lesquelles s’engagent des efforts et des vies qui, derriĂšre de petits succĂšs, cachent de grands Ă©checs. Une petite loi par ici, un dialogue officiel par lĂ , une note de presse lĂ , un tweet ici, un like lĂ , et pourtant, pour donner un exemple de crime mondial en cours, les fĂ©minicides sont en augmentation. Pendant ce temps, la gauche monte et descend, la droite monte et descend, le centre monte et descend. Comme le chantait l’inoubliable Marisol de Malaga, «la vie est une tombola» : tout le monde (en haut) gagne, tout le monde (en bas) perd.

   Mais la «civilisation» n’est qu’un alibi fragile pour une destruction brutale.  Le poison continue de jaillir (non plus du Prestige – ou pas seulement de ce navire), et l’ensemble du systĂšme semble prĂȘt Ă  intoxiquer jusqu’au dernier recoin de la planĂšte, car la destruction et la mort sont plus rentables que l’arrĂȘt de la machine.

  Nous sommes sĂ»rs que vous serez en mesure d’ajouter bien d’autres d’exemples.  Des Ă©chantillons d’un cauchemar irrationnel et pourtant bien actif.

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  Ainsi depuis plusieurs dizaines d’annĂ©es nous nous sommes concentrĂ©s sur la recherche d’alternatives. La construction de radeaux, de canoĂ«s, de canots, et mĂȘme de plus grandes embarcations (la sexta comme une arche improbable), ont un horizon bien dĂ©fini. Quelque part, il faudra dĂ©barquer.

  Nous avons lu et nous lisons. Nous avons Ă©tudiĂ© et continuons Ă  le faire. Nous analysons avant et maintenant.  Nous ouvrons notre cƓur et notre regard, non pas aux idĂ©ologies actuelles ou dĂ©modĂ©es, mais aux sciences, aux arts et Ă  notre histoire en tant que peuples originels. Et avec ces connaissances et ces outils, nous avons dĂ©couvert qu’il existe, dans ce systĂšme solaire, une planĂšte qui pourrait ĂȘtre habitable : la troisiĂšme du systĂšme solaire et qui, jusqu’à prĂ©sent, apparaĂźt dans les livres scolaires et scientifiques sous le nom de «La Terre». Pour plus de prĂ©cisions, elle se situe entre VĂ©nus et Mars. C’est-Ă -dire, selon certaines cultures, entre l’amour et la guerre.

   Le problĂšme est que cette planĂšte est dĂ©jĂ  un tas de dĂ©combres, de cauchemars rĂ©els et d’horreurs tangibles.  Peu de choses tiennent encore debout. MĂȘme le dĂ©cor qui occulte la catastrophe se fissure. Ainsi, comment dire, le but n’est pas de conquĂ©rir ce monde et de profiter des plaisirs du vainqueur. C’est plus compliquĂ© et alors oui, cela demande un effort mondial : il faut recommencer.

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  Cependant, selon les grandes productions cinĂ©matographiques hollywoodiennes, la solution Ă  la catastrophe mondiale (toujours quelque chose d’extĂ©rieur -aliens, mĂ©tĂ©ores, pandĂ©mies inexplicables, zombies ressemblant Ă  des candidats Ă  quelque fonction publique-), est le produit d’une union de tous les gouvernements du monde (dirigĂ©s par les ricains)
 ou, pire, du gouvernement amĂ©ricain synthĂ©tisĂ© dans un individu ou une individue (parce que la machine a dĂ©jĂ  appris que la farce doit ĂȘtre inclusive), qui peut avoir les caractĂ©ristiques raciales et de genre politiquement correctes, mais porte sur sa poitrine la marque de l’Hydre.

  Mais, loin de ces fictions, la rĂ©alitĂ© nous montre que tout est commerce : le systĂšme produit la destruction et te vend des billets pour que tu t’en Ă©chappes
 dans l’espace. Et c’est sĂ»r, dans les bureaux des grandes entreprises, il y a de brillants projets de colonisation interstellaire
 incluant la propriĂ©tĂ© privĂ©e des moyens de production. C’est dire que le systĂšme dĂ©mĂ©nage, tout entier, sur une autre planĂšte. Le “all included” fait rĂ©fĂ©rence Ă  celles et ceux qui travaillent, qui vivent sur celles et ceux qui travaillent et Ă  leur rapport d’exploitation.

-*-

  Mais parfois ils ne regardent pas seulement l’espace. Le capitalisme «vert» se bat pour des zones «protĂ©gĂ©es» sur la planĂšte. Des bulles Ă©cologiques oĂč abriter la bĂȘte pendant que la planĂšte soigne ses morsures (ce qui prendrait Ă  peine quelques millions d’annĂ©es).

  Quand la machine parle d’un «monde nouveau» ou «d’humaniser la planĂšte», elle pense Ă  des territoires Ă  conquĂ©rir, dĂ©peupler et dĂ©truire, pour ensuite repeupler et reconstruire avec la mĂȘme logique qui aujourd’hui a amenĂ© le monde entier au bord de l’abĂźme, toujours prĂȘt Ă  faire le pas en avant requis par le progrĂšs.

  Vous pensez peut-ĂȘtre qu’il n’est pas possible que quelqu’un soit assez idiot pour dĂ©truire la maison oĂč il vit. «La grenouille ne boit pas toute l’eau de la flaque oĂč elle habite«, dit, paraĂźt-il, un proverbe du peuple originaire Sioux. Mais si vous prĂ©tendez appliquer une logique rationnelle au fonctionnement de la machine, vous ne comprendrez rien (et la machine non plus). Les apprĂ©ciations morales et Ă©thiques ne sont d’aucune utilitĂ©. La logique de la bĂȘte est le profit. Bien sĂ»r, vous vous demandez maintenant comment il est possible qu’une machine irrationnelle, immorale et stupide dirige le destin d’une planĂšte entiĂšre.  Ah, (soupir), c’est dans sa gĂ©nĂ©alogie, dans son essence mĂȘme.

  Mais, laissant de cĂŽtĂ© l’exercice impossible de doter de rationalitĂ© l’irrationnel, vous arriverez Ă  la conclusion qu’il est nĂ©cessaire de dĂ©truire cette monstruositĂ© qui non, n’est pas diabolique. Malheureusement elle est humaine.

  Et Ă©videmment, vous Ă©tudiez, vous lisez, vous confrontez, vous analysez et vous dĂ©couvrez qu’il existe de grandes propositions pour aller de l’avant. Depuis celles qui proposent des onguents et des maquillages jusqu’à celles qui recommandent des cours de morale et de logique pour la bĂȘte, en passant par de vieux ou de nouveaux systĂšmes. 

  Oui, nous vous comprenons, la vie est merdique et il est toujours possible de se rĂ©fugier dans ce cynisme tellement surestimĂ© dans les rĂ©seaux sociaux. Feu le SubMarcos disait: «le problĂšme n’est pas que la vie soit une merde, mais qu’ils t’obligent Ă  la manger et qu’en plus, ils attendent tes remerciements».

  Mais supposons que non, que vous sachiez qu’en effet, la vie est puante, mais que votre rĂ©action ne soit pas de vous replier sur vous-mĂȘme (ou sur votre «monde», selon le nombre de vos «adeptes» sur les rĂ©seaux sociaux existants ou en devenir).  Et vous dĂ©cidez donc d’embrasser, avec foi, espoir et charitĂ©, l’une des options qui se prĂ©sentent Ă  vous.  Et vous choisissez la meilleure, la plus grande, celle qui a le plus de succĂšs, la plus cĂ©lĂšbre, celle qui gagne
 ou celle qui est proche de vous.

  Grands projets de systĂšmes politiques nouveaux et anciens.  Retards impossibles de l’horloge de l’histoire.  Nationalismes patriotiques. Avenirs partagĂ©s Ă  condition que telle option prenne le pouvoir et y reste jusqu’à ce que tout soit rĂ©solu. Votre robinet fuit, votez pour celui-ci. Trop de bruit dans le quartier? Votez pour celui-lĂ . Le coĂ»t des transports, de la nourriture, des mĂ©dicaments, de l’énergie, des Ă©coles, des vĂȘtements, des loisirs, de la culture a augmentĂ©? Vous avez peur de la migration? Les personnes Ă  la peau foncĂ©e, les croyances diffĂ©rentes, les langues incomprĂ©hensibles, les tailles et les teints diffĂ©rents vous dĂ©rangent? Votez pour
 

  Il y en a mĂȘme qui sont d’accord sur l’objectif mais pas sur la mĂ©thode. Et aprĂšs on rĂ©pĂšte en haut ce qui a Ă©tĂ© critiquĂ© en bas. Avec des contorsions rĂ©pugnantes et en argumentant des stratĂ©gies gĂ©opolitiques, on soutient celui ou celle qui suit la mĂȘme voie du crime et de la stupiditĂ©. On exige que les peuples supportent les oppressions au profit du «rapport de forces international et de la montĂ©e de la gauche dans la rĂ©gion». Mais le Nicaragua n’est pas Ortega-Murillo et la bĂȘte ne va pas tarder Ă  le comprendre.

  Dans ces grandes braderies de solution au supermarchĂ© mortifĂšre du systĂšme, on omet souvent de dire qu’il s’agit de l’imposition brutale d’une hĂ©gĂ©monie, d’un dĂ©cret de persĂ©cution et de mort pour tout ce qui n’est pas homogĂšne au vainqueur.

  Les gouvernements gouvernent pour leurs partisans, jamais pour ceux qui ne le sont pas. Les stars des rĂ©seaux sociaux alimentent leurs troupes, mĂȘme s’il faut sacrifier l’intelligence et la dignitĂ©. Et le «politiquement correct» avale des couleuvres, qui devront ensuite dĂ©vorer celui qui prĂ©conise la rĂ©signation «pour ne pas favoriser l’ennemi principal».

-*-

  Le zapatisme est-il une grande rĂ©ponse, une de plus, aux problĂšmes du monde?

  Non. Le zapatisme c’est un tas de questions. Et la plus petite peut ĂȘtre la plus inquiĂ©tante. Et toi alors?

  Face Ă  la catastrophe capitaliste, le zapatisme propose-t-il un vieux-nouveau systĂšme social idyllique, qui nous fasse reproduire les impositions d’hĂ©gĂ©monies et homogĂ©nĂ©itĂ©s devenues «bonnes»?

  Non. Notre pensĂ©e est petite comme nous : ce sont les efforts de chacun, dans sa gĂ©ographie, selon son calendrier et Ă  sa maniĂšre, qui permettront, peut-ĂȘtre de liquider le criminel et, simultanĂ©ment, de tout refaire. Et tout, signifie tout.

  Chaque personne, selon son calendrier, sa gĂ©ographie, Ă  sa maniĂšre, devra tracer sa voie. Et comme nous, les peuples zapatistes, elle trĂ©buchera et se relĂšvera, et ce qu’elle construira prendra le nom qu’elle voudra avoir. Et cela ne sera distinct, et en mieux que ce que nous avons endurĂ© avant, et que nous endurons actuellement, que si cette personne reconnaĂźt ce qui est autre et le respecte, si elle renonce Ă  imposer sa pensĂ©e Ă  ce qui est diffĂ©rent, et si finalement elle se rend compte que les mondes sont nombreux et que leur richesse provient de leur diffĂ©rence et brille en elle.

  Est-ce possible? Nous ne le savons pas. Mais ce que nous savons c’est que, pour le vĂ©rifier, il faut lutter pour la Vie.

-*-

   Alors, qu’allons-nous faire dans cette TraversĂ©e pour la Vie si nous n’aspirons pas Ă  dicter des chemins, des routes, des destins? Pour quoi, si nous ne recherchons pas des adhĂ©rents, des votes, des likes? Pour quoi, si nous ne venons pas pour juger, condamner ou absoudre? Pour quoi, si nous n’appelons pas au fanatisme pour un nouvel-ancien credo? Pour quoi, si nous ne cherchons pas Ă  entrer dans l’Histoire et Ă  occuper une niche dans le panthĂ©on moisi du spectre politique?

  Eh bien, pour ĂȘtre honnĂȘte avec vous en tant que zapatistes que nous sommes : nous n’allons pas seulement confronter nos analyses et nos conclusions avec l’autre qui lutte et pense de maniĂšre critique.

  Nous venons pour remercier l’autre d’exister. Le remercier pour les enseignements que sa rĂ©bellion et sa rĂ©sistance nous ont offerts. Pour livrer la fleur promise. Embrasser l’autre et lui dire Ă  l’oreille qu’il n’est pas seule, seulx, seul. Lui murmurer que cela vaut la peine de rĂ©sister, de lutter, de souffrir pour celles et ceux qui ne sont plus lĂ , d’avoir la rage que le criminel soit impuni, de rĂȘver d’un monde non pas parfait, mais meilleur : un monde sans peur.

  Et aussi, et surtout, nous allons chercher des complicitĂ©s
 pour la vie.

SupGaleano.
Juin 2021, PlanĂšte Terre.

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Fuente: Enlacezapatista.ezln.org.mx