March 26, 2021
De parte de Biobio Anarquista
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Les compagnons de CNT-AIT France ont traduit l’analyse de la situation: «RĂ©volte populaire et plĂ©biscite constituante au Chili, d’octobre 2019 Ă  octobre 2020», de l’AssemblĂ©e anarchiste de Bio-BĂ­o.

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RĂ©volte populaire et plĂ©biscite constituante au Chili, d’octobre 2019 Ă  octobre 2020

Brochure de l’AssemblĂ©e anarchiste de BĂ­o-BĂ­o[1], 23 Octobre 2020

RĂ©volte et crise politique

Depuis la rĂ©volte populaire qui a dĂ©butĂ© en octobre 2019 et la rĂ©pression qui a suivi, la rĂ©gion chilienne a connu des temps troublĂ©s. Bien que l’arrivĂ©e du coronavirus[2] ait partiellement changĂ© l’agenda, la fissure qu’a ouvert la plus grande rĂ©volte depuis la fin de la dictature de Pinochet (septembre 1973-mars 1990) dĂ©finit la politique du moment Ă  partir du processus de changement de Constitution et la politisation massive qu’elle a engendrĂ©e.

La grande variĂ©tĂ© des revendications sociales dĂ©ployĂ©es pendant la rĂ©volte s’est condensĂ©e dans le changement de la Constitution actuelle en raison de sa nature nĂ©olibĂ©rale, qui a privatisĂ© les services publics et commercialisĂ© les droits sociaux. Cette Constitution imposĂ©e en 1980 par la dictature militaire de Pinochet transcende les militaires et rĂ©pond Ă  un projet historique des secteurs nĂ©olibĂ©raux qui, mĂȘme aprĂšs le dĂ©part du dictateur, ont continuĂ© de dĂ©fendre la Constitution et ce modĂšle Ă  travers les partis de la droite politique. Ce secteur utilise l’esprit et la structure de la Constitution qui lui permet de maintenir le statu quo mĂȘme avec une minoritĂ© parlementaire. L’esprit de la Constitution considĂšre que les projets de loi qui visent Ă  modifier des aspects fondamentaux de la Constitution exigent un quorum Ă©levĂ© pour leur approbation, ce qui fait que la droite, mĂȘme si elle est minoritaire, a toujours pu opposer son veto Ă  toutes les rĂ©formes. Il convient de mentionner la complicitĂ© des gouvernements du centre-gauche regroupĂ©s dans la coalition ConcertaciĂłn[3] pour garder la Constitution et le modĂšle intacts, car pendant leur mandat prĂ©sidentiel post-dictature[4], les aspects centraux du systĂšme n’ont pas Ă©tĂ© modifiĂ©s et ils ont formĂ© un duopole avec la droite qui a alternĂ© au pouvoir.

Dans ce scĂ©nario, la rĂ©volte oblige paradoxalement Ă  ce que cette Constitution de droite soit mise Ă  l’épreuve par un rĂ©fĂ©rendum organisĂ© par un gouvernement de droite qui, cependant, se donne ainsi la possibilitĂ© d’approuver une nouvelle Constitution pour se maintenir Ă  flot et tient les cartes en main pour dĂ©finir le processus constitutif.

La rĂ©volte montre les fissures et l’échec du nĂ©olibĂ©ralisme chilien, ravivant les blessures du passĂ© alors que les manifestations qui ont commencĂ© Ă  exiger des droits humains commercialisĂ©s se sont terminĂ©es par des violations des droits humains primaires, avec des dizaines de morts, des milliers de personnes blessĂ©es et des cas de torture entre les mains de la police et des militaire. La violence de rue gĂ©nĂ©ralisĂ©e a Ă©tĂ© approuvĂ©e et soutenue comme rarement par de larges couches de la population, en plus des violents affrontements avec la police, des attaques contre des bĂątiments de l’État, des siĂšges de partis politiques et des banques, des pillages de supermarchĂ©s et de magasins, mais aussi des attaques contre des symboles de l’ordre tels que les Ă©glises et les statues des conquistadores espagnols, ce qui illustre la profondeur de la crise sociale et politique.

Bien que la rĂ©volte ait dĂ©butĂ© par des manifestations dĂ©but octobre 2019 contre la hausse du prix des transports Ă  Santiago et « l’évasion des paiements » dans le mĂ©tro par les Ă©tudiants du secondaire[5], le mĂ©pris s’est rapidement rĂ©pandu et la contestation contre la rĂ©pression qui s’abattait dans les stations de mĂ©tro s’est Ă©tendue. Le 18 octobre, la manifestation dĂ©borde dans les rues de la capitale, non seulement Ă  cause du prix du mĂ©tro mais aussi Ă  cause du coĂ»t de la vie Ă©levĂ©, et elle s’étend Ă  la demande d’amĂ©liorations sociales de toutes sortes, vĂ©ritable onde de pression des problĂšmes sociaux accumulĂ©s depuis des dĂ©cennies. En quelques jours, un problĂšme Ă©conomique contingent comme une hausse des prix dĂ©clenchera la plus grande crise politique depuis le dĂ©part de Pinochet.

Le 19 octobre, la rĂ©volte s’est rĂ©pandue dans toute la rĂ©gion chilienne et le mĂ©contentement envers le gouvernement s’est accru aprĂšs que le prĂ©sident en titre Piñera ait dĂ©clarĂ© que «nous sommes en guerre». Dans les rues, la manifestation critiquait non seulement le coĂ»t de la vie et remettait en question les inĂ©galitĂ©s sociales, mais exigeait Ă©galement une nouvelle Constitution, car elle identifiait l’actuelle comme la base lĂ©gale du nĂ©olibĂ©ralisme.

La rĂ©volte est prĂ©sentĂ©e comme un point de fuite d’une grande Ă©nergie accumulĂ©e par des dĂ©cennies d’une sensation d’injustice structurelle ajoutĂ©e Ă  un profond discrĂ©dit des institutions du pouvoir qui n’ont pas su contenir le mĂ©contentement : depuis l’Église catholique engluĂ©es dans les cas d’abus sexuels sur mineurs; jusqu’à la classe politique qui a Ă©tĂ© configurĂ©e comme une caste privilĂ©giĂ©e et ses cas de corruption dus au financement irrĂ©gulier des entreprises en Ă©change de lois en leur faveur ; en passant par pouvoir judiciaire qui ne poursuit pas la corruption des politiques et qui se contente de condamner Ă  des «classes de morales » les dĂ©linquants fiscaux et les ententes sur les prix des grandes entreprises, en plus de l’impunitĂ© dans les cas de fĂ©minicide et de violence patriarcale. Ceci s’ajoute aux grands scandales de corruption et aux dĂ©tournements de fonds publics ces derniĂšres annĂ©es par les carabiniers (la police) et les forces armĂ©es, qui augmentent le malaise accumulĂ© par le profit au dĂ©triment des droits sociaux tels que l’éducation, la santĂ©. Enfin pour parachever, le drame des petites retraites, produit du modĂšle de sĂ©curitĂ© sociale privatisĂ© imposĂ© par la dictature.

A ce manque de droits sociaux s’ajoute le fort endettement des mĂ©nages, situations qui ont peu Ă  peu remis en cause le «succĂšs» du modĂšle chilien pourtant rompu par l’élite. Dans ce panorama revendiquant pĂȘle-mĂȘle des droits sociaux, le dĂ©part de Piñera et une nouvelle Constitution, la rĂ©volte a connu un moment clĂ© avec l’annonce par la classe politique d’ouvrir un processus de changement constitutionnel. Cependant, l’absence d’agenda social immĂ©diat a entretenu le mĂ©contentement et a augmentĂ© le contraste entre un systĂšme bureaucratique sclĂ©rosĂ© et la demande de changements rapides comme l’exige notre Ă©poque numĂ©rique vertigineuse, oĂč les manifestations sont convoquĂ©es en ligne et les injustices « viralisĂ©es » par les rĂ©seaux sociaux, contestant l’hĂ©gĂ©monie de la presse officielle.

Alors que l’autonomisation et la capacitation des personnes augmente, la crise de la dĂ©mocratie reprĂ©sentative s’aggrave, comme on peut le voir dans les manifestations de masse oĂč aucun drapeau de parti politique n’est vu, mais oĂč fleurissent des drapeaux chiliens modifiĂ©s en drapeaux noirs et des drapeaux mapuche[6]. La rĂ©volte s’est prĂ©sentĂ©e sans avant-gardes ni partis qui peuvent canaliser la mobilisation de rue, qui fixe l’agenda politique et qui devient un espace de pouvoir.

Nous sommes heureux de l’éveil de nos territoires et de la remise en cause du systĂšme patriarcal, nĂ©olibĂ©ral et extractiviste minier actuel. Alors que les Ă©lites ont peur parce qu’elles « n’ont pas vu venir Â» ce qu’elles appellent « l’explosion sociale Â», dans les rues se tissait un rĂ©seau souterrain de luttes depuis des annĂ©es qui ont vĂ©cu Ă  ce moment un moment crucial. Ce sont des moments d’ouverture et de politisation dans le berceau du nĂ©olibĂ©ralisme, oĂč l’on passe de la remise en cause de la commercialisation des droits sociaux Ă  la critique du modĂšle dans son ensemble.

L’«explosion» qu’ils n’ont pas vu venir provient d’un lent processus d’apprentissage et de luttes qui ont commencĂ© avant mĂȘme le retour Ă  la dĂ©mocratie et la fin de la dictature, une lutte pour laquelle nous nous sommes soulevĂ©s en tant que pobladores[7], Ă©tudiants, travailleurs, enfants., et qui bien qu’elle ait engendrĂ© le dĂ©part de Pinochet, a Ă©tĂ© Ă©touffĂ©e par le pacte social crĂ©Ă© par les partis politiques qui ont maintenu et perfectionnĂ© pendant 30 ans le modĂšle imposĂ© par la dictature. Cependant, dans les luttes des annĂ©es 90, une nouvelle forme de relations et d’action politique a commencĂ© Ă  ĂȘtre embryonnaire, qui a peu Ă  peu remis en question les structures verticales des organisations sociales traditionnelles. Des collectifs et des groupes anti-autoritaires et anarchistes ont germĂ© qui, Ă  partir de diverses expĂ©riences de lutte, ont interagi avec des personnes et des groupes qui, de la dĂ©rive thĂ©orique laissĂ©e par la chute de l’Union soviĂ©tique et la fin des « socialismes rĂ©els », se rapprochaient des idĂ©es anarchistes.

MalgrĂ© la dispersion et les erreurs du passĂ© rĂ©cent, en tant qu’anarchistes, nous avons essayĂ© de faire partie de cette lente articulation du tissu social au niveau local pendant les annĂ©es 90 grises, des grĂšves des mines de charbon de 96 Ă  la revitalisation du mouvement Ă©tudiant et des luttes territoriales actuelles. C’est Ă  partir de ces expĂ©riences que l’on voit le changement, non seulement gĂ©nĂ©rationnel mais aussi de paradigmes et de formes de lutte, qui tire sa force des luttes Ă©tudiantes de la «rĂ©volution des pingouins» de 2006 et qui se massifie avec les mobilisations de 2011, oĂč s’installe au niveau social la critique du profit dans l’éducation, amorçant la remise en question des consĂ©quences de la commercialisation des droits sociaux.

L’évolution du cycle des protestations depuis 2006, jusqu’en 2011 et qui se cristallise en 2019, montre le passage de la demande de gratuitĂ© et de la fin du profit sur le dos des droits sociaux, Ă  l’évasion autonomisĂ©e et Ă  la destruction des symboles du Capital. Pour cette raison, l’expression «le Chili s’est rĂ©veillé» se gĂ©nĂ©ralise, qui marque la transition entre « demander » et « prendre ».

Dans une sociĂ©tĂ© de consommation, il est important pour la communautĂ© de remettre en question la dette et la commercialisation des droits sociaux, car ce faisant, elle met l’accent sur le marchĂ© comme axe articulant et intĂ©grant des relations sociales. Mais le marchĂ© ne peut pas rĂ©guler la sociĂ©tĂ© en restreignant ses propres mĂ©canismes tels que la dette ou la marchandisation. Pour cela, en remettant en question les rĂšgles mĂȘme du marchĂ©, se pose le dĂ©bat sur le pacte social dans son ensemble et la rĂ©volte disruptive se dĂ©chaĂźne.

Le nĂ©olibĂ©ralisme a privatisĂ© le pouvoir dans l’économie et la politique a dĂ©rivĂ© en une technocratie rĂ©duite Ă  l’administration des charges mais sans pouvoir rĂ©el. Pour cette raison, le processus constituant peut signifier la reconquĂȘte par la politique de cet espace de pouvoir dĂ©tournĂ© par le marchĂ©. Dans ce scĂ©nario de dĂ©composition de la politique traditionnelle, le peuple s’est rĂ©veillĂ©, mais il ne montre toujours pas assez de capacitĂ© pour prendre le rĂŽle principal et se confronter avec la classe politique en refusant qu’elle se refasse une virginitĂ© grĂące au processus constitutionnel. La rĂ©volte a politisĂ© l’opinion publique et la rue, mais avec une faible participation et identification dans les partis politiques. C’est pourquoi le processus constituant est un jeu face Ă  la crise politique et de lĂ©gitimitĂ© des partis, qui en profitent pour se recomposer se dĂ©fendre corporativement, encadrer le mĂ©contentement par les canaux institutionnels et maintenir leur gouvernance mise Ă  l’épreuve par la rĂ©volte.

RĂ©volte culturelle

La rĂ©volte marque un tournant, un moment de refondation, non seulement politique mais culturel, avec de nouvelles subjectivitĂ©s et formes de conscience politique qui redĂ©couvrent collectivement l’efficacitĂ© de la mobilisation de rue et sort l’action politique des canaux traditionnels de la dĂ©mocratie reprĂ©sentative.

Ce sont des temps de critiques anti-patriarcales puissantes grĂące au fĂ©minisme, Ă  une approche des dynamiques de dĂ©fense de l’environnement et Ă  une horizontalisation croissante des organisations sociales. Il existe un processus ouvert d’autonomisation sociale et individuelle qui remet en question les mĂ©canismes traditionnels de reprĂ©sentation et qui critique les autoritĂ©s traditionnelles tant dans l’État que dans les relations sociales. Sur le plan social, ce processus s’est manifestĂ© par l’appel spontanĂ© Ă  des assemblĂ©es de quartier dans le feu de la contestation, phĂ©nomĂšne sans prĂ©cĂ©dent depuis des dĂ©cennies marquĂ©es par l’individualisme et la compĂ©tition comme effets de la culture nĂ©olibĂ©rale. Dans ces assemblĂ©es, actives mĂȘme pendant la pandĂ©mie dans de nombreuses villes et quartiers du pays, la population a dĂ©libĂ©rĂ© sur ses problĂšmes et sa rĂ©alitĂ© sociale, commençant Ă  ouvrir un chemin fertile pour l’organisation populaire.

Dans le mĂȘme ordre d’idĂ©es, mais au niveau de l’État, Ă  partir de la remise en cause d’un prĂ©sidentialisme exacerbĂ© et d’un parlement Ă©tranger aux rĂ©alitĂ©s locales, se produisit le phĂ©nomĂšne de la municipalisation de la politique, institution que la population identifie comme structure plus proche d’elle. Pour cette raison, le haut niveau de notoriĂ©tĂ© que les maires de gauche et de droite ont acquis dans la politique actuelle, oĂč ils se positionnent mĂȘme comme les candidats Ă  la prĂ©sidentielle, recueillant les plus grandes intentions de vote. Tant la prolifĂ©ration des assemblĂ©es de quartier que la municipalisation de la politique traditionnelle sont des exemples de l’esprit du temps, qui se tourne vers la proximitĂ©, vers le local, vers les bases oĂč se reconstitue une communautĂ© dĂ©vastĂ©e par la mĂ©diation Ă©tatique, le centralisme et individualisme nĂ©olibĂ©ral.

Ce processus culturel de transformation des formes de reprĂ©sentation politique intervient dans une sociĂ©tĂ© numĂ©rique et immĂ©diatiste qui dĂ©libĂšre quotidiennement sur les rĂ©seaux sociaux, en tension avec l’ancienne structure de la dĂ©mocratie reprĂ©sentative et de la bureaucratie d’État.

Le processus constituant

Face au soulĂšvement massif et aux troubles qui ont dĂ©passĂ© la police dans plusieurs villes, Piñera a dĂ©crĂ©tĂ© un Ă©tat d’urgence prĂ©voyant des mesures qui n’avaient pas Ă©tĂ© appliquĂ©es depuis la dictature, comme l’envoi des militaires pour rĂ©primer les manifestations et pour patrouiller dans les rues, en plus du couvre-feu. L’Etat d’urgence a durĂ© du 19 au 28 octobre 2019, avec un bilan de 20 morts et plus de 1200 blessĂ©s.

L’ampleur de la rĂ©volte a suscitĂ© des rĂ©ponses politiques de l’appareil d’État, dont la premiĂšre a eu lieu le 7 novembre, lorsque l’Association chilienne des municipalitĂ©s a annoncĂ© son projet de tenir une consultation nationale le 7 dĂ©cembre 2019 sur la nĂ©cessitĂ© ou non d’adopter une nouvelle. Constitution, en plus de poser des questions sur les questions sociales telles que les retraites, la santĂ©, les inĂ©galitĂ©s, les salaires, entre autres. La rĂ©ponse du gouvernement intervint le 10 novembre Ă  travers une proposition de tenir un CongrĂšs Constituant, qui consisterait Ă  charger le Parlement de rĂ©diger une nouvelle Constitution. Bien que ces propositions n’indiquaient pas d’espaces pour la participation des citoyens Ă  la rĂ©daction de la constitution, l’environnement politique Ă©tait dĂ©jĂ  ouvert Ă  un changement constitutionnel. En parallĂšle, les rues s’enflammĂšrent lors de la grĂšve gĂ©nĂ©rale historique du 12 novembre.

Avec la rĂ©volte dĂ©ployĂ©e dans tout le pays et le tollĂ© suscitĂ© par la rĂ©pression sĂ©vĂšre et les violations des droits de l’homme, les partis politiques disposant d’une reprĂ©sentation parlementaire signĂšrent l’Accord pour la Paix et la Nouvelle Constitution, aprĂšs quelques heures de nĂ©gociations entre le 14 novembre et le dĂ©but de matinĂ©e du 15. Comme son nom l’indique, l’accord est prĂ©sentĂ© comme un effort pour «garantir la paix» et l’ordre public Ă  travers une ouverture du systĂšme politique pour initier un processus constituant. Le processus commencerait par un rĂ©fĂ©rendum introductif avec vote volontaire[8], qui consulterait sur la nouvelle Constitution (approbation ou rejet) et sur le type d’organe qui devrait la rĂ©diger. Une option serait la « constituante mixte » de 172 personnes, dont la moitiĂ© serait Ă©lue par les citoyens et l’autre moitiĂ© par le parlement parmi ses membres. L’autre option serait la « convention constitutive » oĂč 155 personnes seraient Ă©lues uniquement par les citoyens. Ce dernier point a Ă©tĂ© la clĂ© qui a marquĂ© une Ă©tape importante dans l’accord, car il a Ă©tĂ© promu comme la possibilitĂ© concrĂšte de faire participer les citoyens au processus.

Cependant, des questions immĂ©diates se sont posĂ©es concernant les mĂ©canismes du processus car Ă  l’origine, il n’envisageait pas une rĂ©partition paritaire entre les hommes et les femmes pour l’organe de rĂ©daction de la nouvelle constitution, un aspect qui a ensuite Ă©tĂ© inclus aprĂšs son approbation en tant que loi au Parlement; Cependant, il a Ă©tĂ© convenu que ladite rĂ©partition paritaire ne concernerait que les postes Ă©lus par vote populaire. Si l’option retenue Ă©tait la convention constituante elle serait partiaire, mais si c’était la convention mixte qui l’emportait, elle ne le serait pas, car seule la moitiĂ© de ses membres serait alors Ă©lue par vote populaire, l’autre moitiĂ© Ă©tant dĂ©finie par le parlement oĂč il peut n’y avoir aucune paritĂ©. En outre, l’accord ne prĂ©voyait pas de siĂšges rĂ©servĂ©s aux peuples autochtones, aux reprĂ©sentants du monde social, ni la possibilitĂ© de voter pour les Ă©lĂšves du secondaire au motif qu’ils ont moins de 18 ans, alors qu’ils ont pourtant dĂ©clenchĂ© la rĂ©volte. D’autre part, l’accord stipule que la nouvelle Constitution doit respecter les accords internationaux signĂ©s par le Chili, une question qui signifie non seulement la protection des capitaux Ă©trangers, mais Ă©galement l’existence de sujets interdits Ă  traiter dans une instance thĂ©oriquement souveraine et dĂ©libĂ©rative.

Initialement prĂ©vu pour avril 2020, la pandĂ©mie de coronavirus a contraint le rĂ©fĂ©rendum Ă  ĂȘtre reportĂ© au 25 octobre. La militarisation des rues, Ă  la suite de la rĂ©action Ă  la rĂ©volte et rĂ©affirmĂ©e ensuite pendant la pandĂ©mie, sera la toile de fond du rĂ©fĂ©rendum dans un pays avec un couvre-feu strict, comme peu de pays dans le monde en ont connu.

AprĂšs le vote, si l’option «approbation» l’emporte, le groupe des Ă©lecteurs aura 9 mois pour rĂ©diger la Constitution, pĂ©riode qui peut ĂȘtre prolongĂ©e de 3 mois. Le processus Ă©lectoral, Ă  la fois dans l’option mixte et dans l’option constituante, se dĂ©roulera selon le mĂȘme systĂšme Ă©lectoral des circonscriptions utilisĂ©es pour Ă©lire le parlement, avec un vote prĂ©vu le 11 avril 2021. Une fois terminĂ©s les travaux du groupe des mandants, le texte de la nouvelle Constitution qui en rĂ©sultera sera soumis Ă  un rĂ©fĂ©rendum de ratification, avec un vote cette fois obligatoire.

AprĂšs l’annonce de l’Accord de Paix et de la Nouvelle Constitution, un large dĂ©bat s’est ouvert sur le sens de la souverainetĂ© constituante qui rĂ©side thĂ©oriquement dans le peuple et comment cet accord entre les partis a montrĂ© la dislocation entre la classe politique et les citoyens. La nĂ©gociation qui a abouti Ă  l’accord s’apparentait plus Ă  une rĂ©union privĂ©e entre chefs de partis, dans une atmosphĂšre d’émission de tĂ©lĂ©-rĂ©alitĂ© jusqu’à 3 heures du matin, se terminant par l’affichage thĂ©Ăątral de ses protagonistes partageant une grande table devant la presse. L’absence de Piñera Ă  ladite rĂ©union finale expliquait le recul du gouvernement face au rejet gĂ©nĂ©ral de sa direction par la population ; elle montrait Ă©galement comment la classe politique cherchait Ă  combler le vide Ă  travers le parlement, et comment elle cherchait Ă  contester Ă  l’Association des municipalitĂ©s le rĂŽle de chef de file dans la recherche de solutions Ă  la crise. En ce qui concerne les partis politiques qui ont signĂ© l’accord, en plus des secteurs du duopole historique de la transition que forment la droite et la coalition de centre chrĂ©tien–gauche ConcertaciĂłn, la participation de la nouvelle gauche du Frente Amplio (NdT : l’équivalent de la France insoumise) a donnĂ© un air de validation gĂ©nĂ©ral Ă  l’accord, puisqu’il a rassemblĂ© les positions de l’ensemble arc-en-ciel politique. Cependant, en raison de leur origine fermĂ©e et hermĂ©tique, certains partis, comme le Parti communiste, n’ont pas signĂ© l’accord et d’autres ont rompu avec le conglomĂ©rat du Frente Amplio.

MalgrĂ© la mĂ©fiance initiale que l’accord suscitait dans diverses couches de la population, il fut assumĂ© par de larges secteurs comme un triomphe de la rue, une Ă©tape inĂ©vitable et minimale devant la puissance de la rĂ©volte. Dans le mĂȘme temps, dans le feu des assemblĂ©es de quartier, on dĂ©battait des possibilitĂ©s qui s’ouvraient face Ă  la capacitĂ© de la population mobilisĂ©e Ă  installer des revendications et comment l’accord signĂ© par les partis politiques signifiait une manƓuvre du pouvoir pour amener la rĂ©volte sur leur terrain et ainsi les sortir du bourbier. Les discussions sur l’accord envahirent les ordres du jour des assemblĂ©es de quartier et malgrĂ© les rĂ©ticences, les assemblĂ©es territoriales et les organisations sociales se sont rapidement inclinĂ©es en faveur de l’«approbation», qui constituait un acte symbolique clĂŽturant le cycle de la transition post-dictature et marque un jalon dans la « dĂ©pinochetisation » du Chili.

DiffĂ©rents sondages prĂ©voient pour le rĂ©fĂ©rendum du 25 octobre une large victoire d’environ 70% pour l’option «approuver», en plus d’une participation massive qui devrait dĂ©passer celle des Ă©lections habituelles oĂč seulement la moitiĂ© ou moins des Ă©lecteurs se mobilisent. [NdT : En fait sur les prĂšs de 15 millions d’inscrits, Ă  peine la moitiĂ© – 50,91% – se sont dĂ©placĂ©s aux urnes, 78,28% ont approuvĂ© un changement de constitution et 79% se sont prononcĂ©s pour une constituante Ă©lue contre 21% pour une constituante mixte.]

Alors qu’en tant qu’anarchistes nous remettons en question l’origine de l’accord et la possibilitĂ© que le processus constituant signifie une cooptation de la rĂ©volte Ă  travers les canaux politiques traditionnels, nous devons essayer d’expliquer la nature de l’enthousiasme populaire pour le rĂ©fĂ©rendum , qui sur un plan symbolique fonctionne comme une Ă©tape distincte du reste du processus constituant. Cela est dĂ» au fait qu’en plus de la possibilitĂ© mentionnĂ©e ci-dessus de se dĂ©barrasser de l’hĂ©ritage de la dictature inscrit dans la Constitution actuelle, le rĂ©fĂ©rendum d’octobre a le caractĂšre d’une consultation contraignante [pour le Pouvoir] qui n’est pas habituelle dans l’étroitesse de la dĂ©mocratie reprĂ©sentative chilienne, oĂč la capacitĂ© de dĂ©libĂ©ration [politique] est exclusivement confiĂ©e Ă  la classe politique et sans mĂ©canisme de rĂ©troaction [populaire]. De plus, le rĂ©fĂ©rendum a la particularitĂ© de consulter le peuple sur les questions constitutionnelles, une situation sans prĂ©cĂ©dent au Chili oĂč toutes les constitutions ont Ă©tĂ© rĂ©digĂ©es par l’élite sans participation citoyenne ni ratification par des consultations rĂ©fĂ©rendums. D’autre part, le rĂ©fĂ©rendum ne bĂ©nĂ©ficie pas de la participation de la classe politique contestĂ©e car ce ne sera pas une Ă©lection pour choisir des candidats Ă  des fonctions politiques, ce qui conduit de nombreuses personnes Ă  se mobiliser pour aller voter, y compris pour la premiĂšre fois ou aprĂšs de nombreuses annĂ©es d’abstention.[9]

Le cycle Ă©lectoral

Ces caractĂ©ristiques conduisent le rĂ©fĂ©rendum Ă  un plan symbolique qui fonctionne comme un jalon en soi et le sĂ©pare du reste du processus constituant, non pas au niveau opĂ©rationnel et politique, mais au niveau des subjectivitĂ©s. La nature binaire du rĂ©fĂ©rendum et son «approbation ou rejet» permet de prendre le parti plus facilement que lors de l’élection de l’organe constituant en avril 2021, oĂč les partis politiques sont assurĂ©s de participer, que la constituante soit Ă©lue ou mixte. Cette Ă©lection de 2021 sera quadruple, car non seulement seront choisis ceux qui composent l’organe constituant, mais aussi les maires, les conseils et les gouvernements rĂ©gionaux, une question qui ajoutera de la confusion et de la complexitĂ© aux candidatures par listes que constitueront les partis. Ce qui, ajoutĂ© Ă  la compĂ©tition Ă©lectorale avec ses personnages contestĂ©s, peut faire baisser les attentes des citoyens, augmenter la dĂ©sillusion face au processus et diminuer le nombre d’électeurs par rapport au rĂ©fĂ©rendum. En ce qui concerne sa forme, l’élection d’avril 2021 se dĂ©roulera avec le mĂȘme systĂšme Ă©lectoral par circonscriptions que celui utilisĂ© pour Ă©lire le parlement, ce qui reprĂ©sente un avantage pour les listes de candidats de partis politiques par rapport aux candidats indĂ©pendant sans partis. Dans la pratique, les listes les plus compĂ©titives seront celles constituĂ©es par les partis, tandis que les candidatures de citoyens et d’organisations sociales seront obligĂ©es de rivaliser avec les partis et leurs structures internes solides et leur financement suffisant. Cette situation obligera les organisations sociales Ă  chercher Ă  intĂ©grer les listes de partis et Ă  se soumettre Ă  leur programme, ou elle les forcera Ă  crĂ©er des partis politiques pour essayer de les concurrencer sur un pied d’égalitĂ©.

Le cycle Ă©lectoral qui s’ouvrira aprĂšs le rĂ©fĂ©rendum pour les Ă©lections d’avril reprendra l’agenda et rĂ©affirmera la dynamique de la dĂ©mocratie reprĂ©sentative, mise en tension par la rĂ©volte dans son ensemble au-delĂ  de tel ou tel parti. La classe politique cherche Ă  recomposer son image remise en cause, portant ses accusations de l’intĂ©rieur mĂȘme de l’institution, renouvelant le systĂšme politique et contestant la municipalisation de la politique en faisant prĂ©valoir le processus ouvert par l’Accord de paix au dĂ©triment du rĂ©fĂ©rendum menĂ© par l’Association des municipalitĂ©s.

Dans un cadre plus large, l’Accord de paix fait partie d’une rĂ©ponse Ă©tatique Ă  la rĂ©volte. Le pouvoir exĂ©cutif Ă©tait en charge de la rĂ©pression, le pouvoir judiciaire en charge de l’emprisonnement de milliers de manifestants et le pouvoir lĂ©gislatif a promulguĂ© des lois anti-barricade et anti-pillage. En parallĂšle et de maniĂšre transversale, la classe politique installe l’Accord pour la paix comme une administration juridique de la rĂ©volte, puisque il commence dans ses premiers articles par une sorte de troc : la paix sociale en Ă©change de l’ouverture dĂ©mocratique. Cependant, la violence de rue n’est pas quelque chose que les partis politiques signataires de l’accord peuvent gĂ©rer ou contenir, ces parties sont obsolĂštes dans leur rĂŽle de mĂ©diateurs entre les citoyens et l’État, comme en tĂ©moigne la persistance des manifestations de rue et des affrontements avec les policier. Dans ce sens, l’accord tente de fixer les limites d’une protestation valable et acceptable, alignant les partis signataires dans la condamnation transversale de la violence de rue, favorisant la sĂ©paration entre les bons et les mauvais manifestants, les violents et les pacifiques. Les consĂ©quences rĂ©pressives de l’accord face Ă  la poursuite de la rĂ©volte, nous rappellent le processus de «pacification» de la contestation aprĂšs le rĂ©fĂ©rendum de 1988 qui a marquĂ© le dĂ©part de Pinochet, processus marquĂ© par l’isolement, la prison et la mort pour ceux qui ont continuĂ© la lutte malgrĂ© l’arrivĂ©e de la dĂ©mocratie.

Le processus constitutif se dĂ©veloppera au sein d’une sociĂ©tĂ© de plus en plus politisĂ©e, avec une vague de protestations perturbatrices, la rue mettant en tension le systĂšme politique. Les scĂ©narios possibles incluent la rĂ©daction d’une nouvelle Constitution, mais aussi la possibilitĂ© que la Constitution actuelle reste toujours en vigueur dans l’hypothĂšse d’un «rejet» du projet qui sera soumis au rĂ©fĂ©rendum de ratification de 2021, ou encore l’échec du processus en raison de ruptures internes de la politique traditionnelle. Dans tous les scĂ©narios, l’absence d’un agenda social qui ne s’attaque pas aux problĂšmes immĂ©diats alimentera le mĂ©contentement et prolongera la crise.

La situation actuelle dĂ©finira la vie sociale et politique des prochaines dĂ©cennies au Chili, c’est pourquoi il faut prĂȘter attention aux jeux de pouvoir Ă  travers le processus constituant, qui cherche Ă  traduire la rĂ©volte dans son langage [politique], de la mĂȘme façon qu’i a fait rentrer les mobilisations de 2011 dans le processus parlementaire. L’objectif du processus constituant n’est pas seulement d’élaborer une nouvelle Magna Carta, mais de restaurer la relation de la classe politique avec les citoyens, donc son objectif Ă  court terme est de valider le processus mĂȘme par lequel cette nouvelle Constitution est Ă©crite, puis acquiert une lĂ©gitimitĂ© et enfin se dotĂ© d’un sens et d’une appartenance pour les citoyens.

Le processus de rĂ©daction de la nouvelle Constitution sera de nouveau la prioritĂ© de l’agenda [politique] et mettra Ă  l’épreuve la mobilisation sociale dans sa capacitĂ© Ă  dĂ©finir [de maniĂšre autonome] son contenu et sa validation. S’il est vrai que la rĂ©volte a politiquement activĂ© de nombreuses personnes, le tissu social commence Ă  peine Ă  articuler, par consĂ©quent, la diminution de l’intensitĂ© des mobilisations Ă  la suite de la pandĂ©mie, ajoutĂ©e Ă  la propagande de division de la classe politique qui condamne les manifestations accusĂ©es de «salir» le processus constitutif seront un dĂ©fi pour maintenir la masse dans les rues et pour que la mobilisation parvienne Ă  obtenir des solutions concrĂštes aux revendications sociales.

Projections de la crise

Historiquement, les crises politiques au Chili se terminent soit par la fin anticipĂ©e du gouvernement, soit par le dĂ©part du prĂ©sident ou soit par une intervention militaire. Pour cette raison, la continuitĂ© de Piñera jusqu’à la fin de son mandat prĂ©sidentiel est un indicateur du succĂšs de l’endiguement du pouvoir face au dĂ©bordement de rĂ©volte. Au-delĂ  de Piñera, le systĂšme politique chilien est profondĂ©ment prĂ©sidentiel, c’est pourquoi la classe politique protĂšge le prĂ©sident avec l’imposition du processus constituant, non pas pour sauver Piñera en tant que personne ou homme politique en lui-mĂȘme, mais pour sauver l’institution que la prĂ©sidence incarne comme chef de l’Etat. Le dĂ©part prĂ©maturĂ© de Piñera signifierait une panne institutionnelle qui entraĂźnerait toute la classe politique. C’est pourquoi l’ensemble des partis politiques, de la gauche Ă  la droite, sont unis pour contenir la rĂ©volte et canaliser l’énergie libĂ©rĂ©e au sein du systĂšme sans supprimer Piñera.

Le scĂ©nario n’est pas facile pour Piñera, car il traĂźnera comme un boulet les plaintes pour les violations des droits humains commises pendant la rĂ©volte. Il est aussi remis en question pour sa mauvaise gestion de la pandĂ©mie et fait face Ă  un avenir Ă©conomique complexe. À cela s’ajoute la grande instabilitĂ© de son administration, comme en tĂ©moigne le grand nombre de changements ministĂ©riels qu’il a apportĂ©s et le haut niveau de dĂ©sapprobation qu’il rencontre dans les sondages. L’utilitĂ© de Piñera pour la droite commence Ă  ĂȘtre remise en question, puisqu’il ne fait pas preuve de capacitĂ© d’articulation dans son secteur, il change son agenda par rapport Ă  son programme d’origine et aux principes politiques de la droite qui l’ont conduit Ă  la prĂ©sidence. Il a Ă©galement subit un grande dĂ©faite avec l’autorisation par le Parlement de la rĂ©forme qui permet le retrait anticipĂ© de 10% des fonds de retraite privĂ©s pour faire face Ă  la crise Ă©conomique due au Covid et palier ainsi Ă  l’insuffisance des aides d’Etat[10].

Si en 2019 la rĂ©volte a critiquĂ© les bases politiques du modĂšle incarnĂ© dans la Constitution nĂ©olibĂ©rale et qu’en 2020 elle a critiquĂ© les bases Ă©conomiques du modĂšle incarnĂ© dans les Administrateurs de Fonds de Pensions AFP[11], dans les deux cas les secteurs les plus durs de la droite voient en Piñera un signe de crise et d’instabilitĂ©.

D’autres secteurs de la droite voient comment les contradictions sociales sont exacerbĂ©es et comment des fissures sont gĂ©nĂ©rĂ©es dans le modĂšle. C’est pourquoi ils sont ouvert Ă  concĂ©der des rĂ©formes et s’engagent Ă  changer la Constitution. Dans cette droite «sociale» on retrouve le maire de Las Condes[12], JoaquĂ­n LavĂ­n, qui en plus d’ĂȘtre pour «l’approbation», Ă©tait en faveur du retrait des 10% des AFP et se dĂ©clare social-dĂ©mocrate. GrĂące Ă  cela et Ă  sa vitrine mĂ©diatique en tant que maire, il se positionne en premier lieu comme candidat Ă  la prĂ©sidentielle, laissant place au paradoxe apparent qu’aujourd’hui, un gouvernement de droite est poussĂ© Ă  ouvrir un processus qui pourrait changer la Constitution de droite, tandis que le prochain prĂ©sident pourrait ĂȘtre le candidat de droite.

LavĂ­n joue Ă  dĂ©coller son Ă©tiquette passĂ©e de Chicago Boy tandis que le gouvernement hĂ©site entre «approuver» et «rejeter». Cependant, la droite comprend que pour continuer Ă  gouverner, elle doit changer la Constitution et modifier partiellement le modĂšle nĂ©olibĂ©ral. Cependant, l’espace politique subit de grands changements et de grandes pressions, qui incluent les tensions croissantes entre les pouvoirs de l’État. En tĂ©moignent les accusations constitutionnelles constantes du parlement envers les ministres du gouvernement et la remise en cause par le gouvernement des rĂ©solutions du pouvoir judiciaire. Toutefois, le modĂšle Ă©conomique reste intact, et cela peut enraciner une intensification du conflit [social] et la possibilitĂ© d’une seconde rĂ©volte post-pandĂ©mique.

Projections de la révolte

Bien que nous accompagnions la joie du peuple pour le processus qui s’ouvre avec le rĂ©fĂ©rendum, nous ne partageons pas l’enthousiasme. Comme anarchistes, nous ne participons ni Ă  la campagne pour «l’approbation» ni aux campagnes du cycle Ă©lectoral Ă  venir pour l’organe constituant, car nous considĂ©rons que le processus dans son ensemble a pour objectif de restaurer la classe politique contestĂ©e par la rĂ©volte. Ce processus rĂ©affirme la dĂ©possession de la souverainetĂ© populaire entre les mains de la politique traditionnelle.

Notre pari est d’approfondir et de renforcer la capacitĂ© de mobilisation [autonome], du fait de l’ampleur de la rĂ©volte en route pour obtenir des amĂ©liorations concrĂštes pour la population. Les tĂąches de la mobilisation sociale sont grandes, si l’on considĂšre que la situation progresse jusqu’à prĂ©sent sans pouvoir obtenir des avancĂ©es dans la dĂ©-marchandisation des droits sociaux ou dans la libĂ©ration des prisonniers de la rĂ©volte.

Notre position est de renforcer les assemblĂ©es de quartier et la construction de forces sociales qui, en dehors de l’appareil d’État, acquiĂšrent une capacitĂ© autonome de lutte pour les changements. Nous considĂ©rons que le cƓur du processus des mouvements sociaux sont les forces qui permettent d’occuper les rues et de changer l’ordre du jour des agendas, comme cela s’est produit avec la rĂ©volte dĂ©clenchĂ©e en octobre, la grĂšve gĂ©nĂ©rale du 12 novembre, la commĂ©moration du 14 novembre pour l’anniversaire de la mort du membre de la communautĂ© mapuche Camilo Catrillanca aux mains de la police et en solidaritĂ© avec la lutte du peuple mapuche, la massivitĂ© de la vague fĂ©ministe et les protestations pour faire pression pour l’approbation du retrait des 10% des AFP.

L’avenir de la mobilisation fait face Ă  des moments clĂ©s aprĂšs le rĂ©fĂ©rendum et l’éventuelle cooptation du processus par la classe politique face Ă  l’instabilitĂ© du scĂ©nario. Que la classe politique ait eu la capacitĂ© de s’attribuer la souverainetĂ© populaire et de dĂ©crĂ©ter unilatĂ©ralement les termes de l’Accord pour la paix montre les propres limites de la mobilisation.

Dans le feu de la rĂ©volte, l’ancien et le nouveau coexistent, c’est pourquoi la sortie de la rĂ©volte est institutionnelle Ă  travers le processus constitutionnel, l’ancien ne finit pas de mourir et le nouveau ne finit pas de naĂźtre. Ainsi, face Ă  la perte de prestige du gouvernement et du parlement, ajoutĂ©e au dĂ©fi lancĂ© Ă  la classe politique, le pouvoir comble ce vide avec les maires, qui volent aujourd’hui la vedette du film. C’est ce chemin [municipaliste] qui fait revivre le systĂšme politique, certes du point de vue de la communautĂ© et du quartier, mais cooptĂ© par le mĂȘme systĂšme de partis politiques et la vieille politique.

En revanche, les assemblĂ©es de quartier se montrent comme la nouveautĂ© organisationnelle de cette rĂ©volte car – si elles rĂ©pondent au mĂȘme sens communal et de quartier que le pouvoir lequel procĂšde par municipalisation – elle le fait du point de vue de l’autonomie. Le Pouvoir municipalise la politique formelle alors que la citoyennetĂ© articule des assemblĂ©es de quartier et des organisations sociales. Ce sont les deux phĂ©nomĂšnes d’un mĂȘme moment. Le danger est que l’autonomie des assemblĂ©es et des organisations fasse l’objet d’une cooptation par les partis politiques pour les neutraliser comme alternative ou les utiliser Ă  leur profit.

Les enjeux de la capacitĂ© politique de mobilisation [autonome] en dehors du systĂšme politique conventionnel sont trĂšs pertinents en ces temps oĂč la classe politique, le prĂ©sidentialisme et le parlement sont remis en cause, Ă©rodant la lĂ©gitimitĂ© de la dĂ©mocratie reprĂ©sentative. Si la population ne vote pas, c’est par dĂ©senchantement face Ă  une classe politique inerte vouĂ©e au marchĂ©, qui administre le systĂšme Ă  travers des partis politiques devenus des agences pour l’emploi de leurs membres dans l’État. Mais cela ne signifiait pas que les citoyens n’étaient pas intĂ©ressĂ©s par la politique, comme l’ont dĂ©montrĂ© la rĂ©volte et le dĂ©bordement de l’action politique en dehors de son cadre traditionnel.

À ce stade, les partis sont discrĂ©ditĂ©s et ne suscitent pas l’intĂ©rĂȘt des gens pour y participer, alors que la participation aux mouvements sociaux et aux assemblĂ©es de quartier augmente. En ce sens, le danger que les mouvements sociaux deviennent des partis est Ă©norme, non seulement en raison de la cooptation naturelle que les partis mĂšnent dans les mouvements sociaux pour les contrĂŽler, mais aussi en raison de la nature fragmentĂ©e des mouvements sociaux (Ă©cologisme, Ă©tudiants, etc.) qui entrave leur capacitĂ© Ă  gĂ©nĂ©rer une interprĂ©tation de la rĂ©alitĂ© qui ait du sens pour le reste des citoyens qui n’y participent pas.

D’un autre cĂŽtĂ©, les partis gĂ©nĂšrent cette interprĂ©tation et cette perspective de l’articulation sociale, de sorte que les mouvements sociaux risquent constamment d’avoir besoin d’interagir avec les partis politiques pour s’articuler avec le reste de la population, tombant dans la cooptation ou le leadership par des agents externes. De mĂȘme, les mouvements risquent de devenir eux-mĂȘmes des partis politiques, sous la pression de s’engager dans des dĂ©bats qui impliquent des questions qui dĂ©passent leurs luttes fragmentĂ©es. L’enjeu est pour les mouvements sociaux de pouvoir s’articuler entre eux non seulement en termes opĂ©rationnels mais aussi en logique d’interprĂ©tation de la rĂ©alitĂ© et d’action politique horizontale et fĂ©dĂ©rĂ©e qui empĂȘche leur cooptation ou leur conversion en partis politiques. Nous nous engageons Ă  impulser / stimuler les mĂ©canismes de dĂ©mocratie directe et Ă  renforcer les formes d’organisation autonomes au niveau communal et de quartier. Nous comprenons le contexte de la municipalisation du systĂšme politique et le phĂ©nomĂšne des assemblĂ©es de quartier comme les signes d’une Ă©poque et nous prenons position Ă  la fois dans ces derniĂšres comme dans d’autres formes de lutte. Nos efforts visent Ă  faire avancer la critique de la dĂ©mocratie reprĂ©sentative vers des formes d’auto-reprĂ©sentation populaire de caractĂšre fĂ©dĂ©ratives et horizontales qui font face au scĂ©nario ouvert par la rĂ©volte.

Asssemblée anarchiste de Bio-Bio


[1] NdT : La rĂ©gion du Bio-bĂ­o au Chili d trouve au centre du pays. Avec plus de 1.5 million d’habitants, elle est la troisiĂšme plus peuplĂ©e aprĂšs la rĂ©gion mĂ©tropolitaine de Santiago et ValparaĂ­so. Sa capitale rĂ©gionale est ConcepciĂłn, troisiĂšme ville du pays aprĂšs Santiago et ValparaĂ­so. Sa population en 2017 Ă©tait de 223 579 habitants, population Ă  majoritĂ© urbaine.

[2] AssemblĂ©e anarchiste de Bio-bĂ­o : Sur la pandĂ©mie dans la rĂ©gion chilienne, nous avons prĂ©parĂ© le document: «Le coronavirus dans le berceau du nĂ©olibĂ©ralisme. Analyse de la conjoncture de l’AssemblĂ©e anarchiste du BĂ­o-BĂ­o ». Avril 2020.

[3]NdT : Coalition constituĂ©e notamment des Parti ChrĂ©tien DĂ©mocrate (PDC), Parti Socialiste (PS), Partido por la Democracia, UniĂłn Socialista Popular, Partido Radical Socialista, Parti National DĂ©mocratique PADENA, Mouvement d’UnitĂ© Populaire et d’Action Travailleur et Paysan MAPU-OC, Gauche ChrĂ©tienne, Parti Humaniste [secte new-age], Union LibĂ©rale RĂ©publicaine Partido Liberal, les Verts

[4] NdT : Patricio Aylwin, du Parti ChrĂ©tien DĂ©mocrate, premier prĂ©sident aprĂšs Pinochet entre 1990 et 1994 ; Eduardo Frei Ruiz-Tagle, ChrĂ©tien DĂ©mocrate, entre 1994 et 2000 ; Ricardo Lagos, Parti Social dĂ©mocrate, entre 2000 et 2006 ; Michelle Bachelet du Parti Socialiste, entre 2006 et 2010; puis entre 2014 et 2018.

[5] NdT : Les Ă©tudiants du secondaire ont initiĂ© le mouvement en refusant de payer la hausse de 30 pesos des transports en commun et en resquillant en masse (evasiĂłn masiva en espagnol) dans les mĂ©tro et autobus.

[6] NdT : Les mapuches (littĂ©ralement « Peuple de la terre » en langue mapudungun) sont un groupe ethnique et peuple autochtone du Chili et d’Argentine formant plusieurs communautĂ©s, dont certains luttent pour leur autonomie et la rĂ©cupĂ©ration de leurs terres.

[7] NdT : petits paysans pauvres

[8] NdT : Au Chili l’inscription sur les listes Ă©lectorales est automatique mais le vote n’est plus obligatoire depuis 2011.

[9] NdT : sur 15 millions d’électeurs inscrits, plus de 7,5 millions soit 50,91% se sont dĂ©placĂ©s pour aller voter. Les Ă©lecteurs se sont prononcĂ©s Ă  78,28% pour un changement de constitution, et Ă  79% pour une assemblĂ©e constituante Ă©lue. Dans un Ă©change de mail aprĂšs le rĂ©sultat avec les compagnons de Bio-bio ceux-ci prĂ©cisent « Le rĂ©fĂ©rendum a Ă©tĂ© le vote avec la plus forte participation depuis plusieurs annĂ©es au Chili, malgrĂ© la pandĂ©mie qui a effrayĂ© beaucoup de gens d’aller voter par peur du coronavirus. Cette participation a dĂ©passĂ© les votes de la derniĂšre Ă©lection prĂ©sidentielle (7 millions de votants) et a largement dĂ©passĂ© le dernier vote des primaires des municipales et des gouverneurs en novembre 2020 oĂč seuls 3% des inscrits se sont dĂ©placĂ©s pour aller voter. Ces chiffres peuvent sembler froids, mais ils montrent qu’il y a eu un vote massif au rĂ©fĂ©rendum, d’autant plus que le vote Ă©tait volontaire et non obligatoire.(
) Les semaines prĂ©cĂ©dant le vote, on pouvait respirer dans les rues un esprit d’entrain en faveur du rĂ©fĂ©rendum et le changement constitutionnel ; la publication de la victoire Ă©crasante en faveur du changement de Constitution a donnĂ© lieu Ă  des cĂ©lĂ©brations massives qui ont durĂ© toute la nuit Â».

[10] Dans cet Ă©pisode, le gouvernement a Ă©tĂ© isolĂ© dans sa position de rejet du retrait des fonds de retraites des affiliĂ©s aux AFP (administrateurs de fonds de pension), puisque lors du vote parlementaire du 23 juillet 2020, le projet de retrait des fonds a Ă©tĂ© approuvĂ© y compris avec des votes de la droite. Les manifestations exigeant l’approbation du retrait ont exercĂ© une trĂšs forte pression qui a abouti Ă  ce vote. L’importance de ce vote Ă©tait qu’il ne s’agissait pas pour le gouvernement de s’inquiĂ©ter des futures pensions qui seraient diminuĂ©es par la retraite, mais parce que Piñera essayait de dĂ©fendre l’un des piliers du modĂšle nĂ©olibĂ©ral chilien, que sont les AFP : le AFP sont la privatisation du systĂšme de retraite et sont un Ă©lĂ©ment fondamental de l’économie Chilienne puisque ces fonds individuels servent Ă  investir dans les entreprises, le marchĂ© boursier et les banques.

[11] NdT : Les AFP, moteur du systĂšme Ă©conomique chilien, ont Ă©tĂ© mis en place sous la dictature de Pinochet, le fonctionnement des retraites oblige les travailleurs Ă  verser 10% de leur salaire sur un compte individuel gĂ©rĂ© par des AFPs (Administrateurs de Fonds de Pensions), des organismes financiers privĂ©s chargĂ©s de les faire fructifier.

[12] NdT : Ville de la banlieue de Santiago, dont il est maire depuis 2016. Auparavant il a Ă©tĂ© maire de Santiago du Chili (2001 – 2004), puis sous la prĂ©sidence de Piñera successivement Ministre de l’Éducation (2010-2011), Ministre de la Planification et de la CoopĂ©ration (2011) et Ministre chilien du DĂ©veloppement social (2011-2013).




Fuente: Biobioanarquista.org